Attitude prospective

La démarche prospective fut longtemps mûrie par Gaston Berger qui créa le mot et lança, en 1957, le projet d’un centre international de la prospective qu’il anima jusqu’à sa mort accidentelle en novembre 1960. Dans l’article ci-après, publié en 1959, il présente ce qu’il appelle l’attitude prospective. En 5 points : voir loin, voir large, analyser en profondeur, prendre des risques, penser à l’homme.
Ainsi, la prospective se différencie de la prévision par l’horizon du prospectiviste : lointain et large. Berger souligne qu’à condition d’être rigoureuse dans la méthode et dans l’analyse, la prospective apporte bien plus que la simple extrapolation. Au-delà des évolutions visibles, il faut chercher les tendances de fond et les changements majeurs. La prospective devient alors un outil indispensable à la décision.
Avant d’être une méthode ou une discipline, la prospective est une attitude. Le sens de prospectif est évident. Formé de la même manière que rétrospectif, ce mot s’oppose à lui pour signifier que nous regardons en avant et non plus en arrière. Une étude rétrospective se tourne vers le passé, une recherche prospective vers l’avenir.
Ces deux adjectifs ne sont pourtant pas aussi parfaitement symétriques dans leur signification que dans leur forme. Ce qui nous pousserait à le croire serait seulement l’habitude que nous avons de nous représenter le temps sous l’aspect d’une ligne, où le passé et l’avenir correspondraient aux deux directions possibles. En réalité, hier et demain sont hétérogènes. C’est un regard qu’on jette sur le passé, puisque de ce côté là il n’y a plus rien à faire. C’est un projet qu’on forme pour l’avenir, car là des possibilités sont ouvertes. Passer de la rétrospection à la prospection n’est pas simplement diriger ailleurs l’attention : c’est se préparer à l’action.
Voir loin : le caractère principal de l’attitude prospective consiste évidemment dans l’intensité avec laquelle elle concentre notre attention sur l’avenir. L’attitude prospective ne nous tourne pas seulement vers l’avenir. Il faut ajouter qu’elle nous fait regarder au loin. La prospective est ainsi essentiellement l’étude de l’avenir lointain, surtout dans un monde où tout change très vite.
Il ne faut pas croire que la prospective ne puisse donner que de faibles assurances. Comme elle ne cherche pas à prédire, et qu’elle ne s’intéresse pas aux évènements mais aux situations, elle n’a pas à fournir de dates, ou si elle en indique, c’est avec une très large approximation.
Voir large : dans les affaires humaines, toute action, comme toute décision, est synthétique. Elle intègre tous les éléments antérieurs. Cela est encore plus vrai lorsqu’il s’agit de vues lointaines et que l’on vit dans un monde où l’interdépendance ne cesse de croître. Les extrapolations linéaires, qui donnent une apparence de rigueur scientifique à nos raisonnements, sont dangereuses si l’on oublie qu’elles sont abstraites. Pour dépasser les vues étroites des spécialistes et décrire d’une manière concrète une situation éloignée dans l’avenir, rien ne vaut le colloque entre hommes d’expérience, ayant des formations et des responsabilités différentes. Il ne convient pas d’imaginer ici une sorte de super-spécialiste qui serait chargé de réunir les informations recueillies par diverses équipes de statisticiens ou de chercheurs. Il faut que des hommes se rencontrent et non que les chiffres s’additionnent ou se compensent automatiquement. Les documents agiront à travers ceux qui s’en seront nourris et qui pourront en livrer le sens. Et de cette confrontation entre les vues personnelles d’hommes compétences se dégagera une vision commune qui ne sera pas de confusion mais de complémentarité.
Analyser en profondeur : il faut rechercher les facteurs vraiment déterminants et les tendances qui poussent les hommes dans certaines directions, sans que toujours ils s’en rendent bien compte. La prospective est tout autre chose qu’un recours à la facilité. Elle suppose une extrême attention et un travail opiniâtre. Elle est le contraire même du rêve qui, au lieu d’amorcer l’action, nous en détourne, puisqu’il nous fait jouir en imagination d’un travail que nous n’avons pas accompli. La vision prospective n’est pas un don gratuit, elle est une récompense semblable en cela à l’intuition bergsonienne, qu’on a souvent mal comprise et qui n’est que l’aboutissement d’un long travail d’analyse. La simplicité se conquiert.
Prendre des risques : prévision et prospective n’emploient pas les mêmes méthodes. Elles ne doivent pas non plus être mises en oeuvre par les mêmes hommes (le prospectiviste doit être un indiscipliné intellectuel, ce qui n’est pas opportun pour le prévisionniste : note de l’administrateur). La prospective suppose une liberté que ne nous permet pas l’obligation à laquelle nous soumet l’urgence. Il arrive aussi assez fréquemment que des actions à court terme doivent être engagées dans une direction opposée à celle que révèle l’étude de la longue période (ce qui me fait dire que la tâche du prospectiviste est souvent ingrate, proposer des orientations stratégiques qui peuvent ne pas être suivies : note de l’administrateur). Les exécutants doivent les conduire avec vigueur, mais à l’échelon le plus élevé, les chefs responsables savent calculer l’importance de ces accidents et leur donner leur place exacte dans l’ensemble des évènements.
La différence des engagements fait que l’investigation prospective peut-être – doit être – hardie. Les horizons qu’elle fait apparaître peuvent nous amener à modifier profondément nos projets à long terme. Les actes que nous envisageons alors se prépareront cependant à loisir et nous pourrons, en cours de route, les modifier pour les adapter aux circonstances. La prévision à court terme conduit au contraire à des décisions immédiatement exécutables et nous engage souvent d’une manière irréversible. Ainsi la liberté de nos vues prospectives doit-elle s’accompagner d’une sage prudence dans nos réalisations immédiates. 
Penser à l’homme : le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore : les deux sont hors de l’existence. Et pourtant la prospective ne s’attache qu’aux faits humains. L’avenir n’st pas seulement ce qui peut arriver ou ce qui a le plus de chances de se produire. Il est aussi, dans une proportion qui ne cesse de croître, ce que nous aurons voulu qu’il fût.
Tant que l’on n’a pas bien compris la liaison de toutes choses et l’enchaînement des causes et des effets, on est accablé par l’avenir. La prospective est attentive aux causes et nous libère du fatalisme.


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