Qui soignera notre système de santé ?

Pour le professeur Laurent Degos, le système de santé français doit être réorganisé, en gardant ses valeurs fondamentales : égalité et solidarité.

Créée en 1945 par Pierre Laroque pour verser des mensualités au chef de famille atteint d’une maladie chronique, l’assurance-maladie solidaire n’était pas conçue à l’origine pour prendre en charge le soin. Or, actuellement, découpée en fonction des différents métiers en trois grandes organisations et en une centaine de régimes spéciaux, 93,5 % de ses fonds remboursent des soins de façon identique pour tous, contre seulement 6,5 % en indemnités journalières, y compris pour les congés de maternité, de nombreuses assurances complémentaires prenant en charge ce que ne rembourse pas l’Assurance-maladie, ce qui double le poids administratif pour un même résultat.

Au vu des sondages, les citoyens en sont satisfaits. Mais l’assurance-maladie d’origine, fondée sur le principe de la solidarité, résistera-t-elle aux assauts de l’innovation et au poids de plus en plus lourd du coût de la santé? Un premier coup de canif a déjà été porté dans ce contrat social avec les notions de «bouclier sanitaire» et de remboursement des soins selon les revenus du citoyen, amenant à «recevoir suivant ses moyens» et non plus «selon ses besoins». Les allocations familiales ont déjà franchi le pas…

L’innovation bouscule le jeu de quilles fragile du financement solidaire

L’innovation bouscule le jeu de quilles fragile du financement solidaire. Le jour où le Sofosbuvir a été disponible, toutes les assurances-maladie solidaires ont dû réagir, sans y être préparées, à la mise sur le marché de ce médicament contre l’hépatite C à raison de 70.000 euros par traitement! Même ensuite revu à la baisse, le choc fut rude… La France décida de rembourser le médicament aux patients les plus gravement atteints, s’attachant au principe de la perte de chance ; l’Angleterre refusa le remboursement au nom du coût d’opportunité, préférant dépenser ces milliards à d’autres fins ; l’Allemagne, elle, accepta ce médicament pour les malades déjà facilement traités par d’autres médicaments! Égalité, utilité, responsabilité… À chaque pays son code de valeurs! La France, attachée à la valeur sociale de l’égalité, a donné à chaque individu ses chances ; l’Angleterre a privilégié la valeur de l’utilité et du rapport coût/utilité défini collectivement ; l’Allemagne, celle de la responsabilité, en l’occurrence celle du laboratoire, qui n’avait fourni de données conformes aux règles en vigueur que pour les malades faciles à traiter… Quelle valeur, révélée par ce choc, sera celle qui dominera l’Europe?

L’organisation des soins sera, elle aussi, forcément touchée de plein fouet. La prévention, la santé publique, les déserts médicaux, les attentes de rendez-vous, les inégalités sanitaires, reflets des inégalités sociales, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Le soin n’est plus ce qu’il était, tel est le danger majeur. Après une déstabilisation dans nos repères anthropologiques avec le changement de définition de la mort ou l’incertitude sur le début de la vie d’une «personne», nous aurons bientôt à craindre la modification de l’espèce humaine par manipulation du génome germinal. Malgré la mise en place de précautions et d’anges gardiens – comités de protection des personnes, comités et lois bioéthiques -, tous les domaines seront confrontés à ce qu’on appelle des «innovations de rupture» qui vont radicalement transformer l’organisation des soins pour les rendre plus sûrs, plus efficaces, plus faciles, plus accessibles et donc plus ambulatoires. Le soin hospitalier va passer en ville et de la ville au domicile, dans un flux continu, pan par pan, de la médecine. Le numérique, grâce à la télémédecine et par les échanges sur réseaux sociaux, amplifiera cette révolution, ce qui obligera à revoir les fondamentaux.

Notre système de soins a tout faux, il est urgent de le reconnaître

Notre système de soins a tout faux, il est urgent de le reconnaître. Jusqu’à présent, chacun défendait son pré carré: équilibre budgétaire, hôpital, emploi, conservation des prérogatives d’une catégorie professionnelle, sécurité à tout prix et autres objectifs… Alors que la valeur en santé est le résultat pour le patient qui n’est connu qu’une fois son parcours de soins terminé, après les passages successifs de praticien en praticien. Or, tout le système est fragmenté, entre médical et social, entre ville (gérée par l’Assurance-maladie), hôpital (géré par le ministère de la Santé) et social (géré principalement par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie). La dernière loi de modernisation de la santé a instauré les groupements territoriaux hospitaliers d’un côté et les plateformes d’appui en ville de l’autre, sans prévoir la moindre interface entre ville et hôpital… Du fait de cette fragmentation, aucune évaluation ne peut porter sur le résultat final pour le patient mais uniquement sur les processus utilisés dans chaque secteur. Or, contrairement aux produits industriels, il n’existe pas de corrélation, en matière de santé, entre processus et résultat… Construire une politique de santé au défi de l’innovation, c’est d’abord défendre les fondamentaux: moins de morts, moins de malades et une meilleure qualité de vie. L’égalité doit être la valeur sociale dominante selon un principe de prise en charge de chaque malade suivant ses besoins dans un système simplifié et, si possible, unifié.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: sante.lefigaro.fr

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