Dr Delemar – Objets connectés : intérêts et risques

Objets connectés de santé : intérêts et risques, le point de vue d’un médecin

Nabaztag – Le premier des objets connectés Nabaztag, lapin en arménien lancé en 2005, fut l’un des premiers objets connectés à large diffusion. Il permettait de vous donner la météo, les dernières tendances boursières, ânonnait quelques mots, envoyait un mail lors de votre retour voire dispensait des cours de tai-chi avec ses oreilles. Et si l’accueil fut plutôt favorable de la part de la communauté geek de l’époque, le grand public ne comprit jamais vraiment l’intérêt d’un tel objet. Le succès commercial restant mitigé, sa fin a été annoncée fin 2015 avec l’arrêt des serveurs. Et pour cause, l’utilité intrinsèque de ce lapin connecté n’était pas tant de proposer un florilège de fonctions avancées mais d’annoncer selon les propres mots de son concepteur une ère nouvelle celle de l’internet des objets couplés au web communautaire alors qu’à ce moment, Facebook émergeait à peine et Instagram n’existait pas.

À l’époque la quasi intégralité de l’accès internet passait par des ordinateurs, le choix d’un lapin robot caricaturait ainsi le fait que dans un futur proche (et pour cause nous y sommes) l’accès internet ne passerait plus uniquement par des ordinateurs mais chaque objet pourrait accéder à la toile et y tirer une utilité : les frigos connectés, les machines à laver connectées, les jouets, les vêtements, et donc bien sur les objets de santé connectés.

L’objet de ce billet est de tenter d’apercevoir les usages possibles de tels objets et quels sont les acteurs concernés. Il n’est pas de rentrer dans le détail des fonctions de ces objets.

L’objet connecté de santé (OCS) peut prendre différentes formes mais la majorité apparaît sous forme de montres et autres bracelets pour d’évidentes raisons pratiques. Ainsi, surfant sur la tendance du corps connecté et du monitorage corporel une flopée de start-up a proposé sur le marché des moyens de mesure de la fréquence cardiaque, du pouls, de l’activité physique. Plébiscités par le grand public qui parvient à s’y retrouver avec ces donnés simples et facilement compréhensibles ce sont ces types d’objets qui font le plus parler d’eux dans la presse papier et sur le web.

Et pourtant ce sont probablement ces types d’applications qui demeurent les moins utiles. Car d’un point de vue médical, le monitorage, permanent et anxiogène, de paramètres aussi peu spécifiques que la fréquence cardiaque ou le pouls demeure très discutable.

On en arrive au deuxième usage, moins connu, mais en pleine expansion c’est l’utilisation d’objets connectés de santé par le médecin pour son patient pour répondre à une problématique médicale correctement posée et dans la finalité de proposer une réponse thérapeutique efficace. Ainsi le monitorage permanent et sans raison de la fréquence cardiaque n’aura d’autre utilité que d’alimenter un auto-centrage quasi narcissique mais totalement stérile. En revanche le monitorage d’une fréquence cardiaque par exemple après la mise en place récente d’un traitement pouvant affecter le pouls et la tension (exemple : bêtabloquant) paraît utile dans une prise en charge médicale globale (si problème adaptation de la dose). De même la glycémie des patients diabétiques envoyée au médecin traitant semble intéressante.

Intéressantes aussi, les avancés en santé publique par la collecte de données de masse permettant des études épidémiologiques précises pour avancer dans la médecine prédictive.

Enfin, face aux traitements toujours plus personnalisés, l’assistance d’une machine connectée au monde médical trouvera surement son utilité, notamment dans les hospitalisations à domicile.

Une fois l’enthousiasme initial passé, la rationalisation des usages professionnels se fera elle même tandis que les gadgets marketing disparaitront d’eux même remplacés par d’autres… Mais il me semble indiscutable que les objets connectés ne sont pas prêts de disparaitre et ce pour au moins deux raisons.

  • La première évidente, c’est la croissance globale du numérique et de l’internet des objets qui intéresse bien sur le monde protégé mais au demeurant rentable de la santé.
  • La seconde raison est la tendance forte des patients à s’investir dans leur prise en charge. Stimulés par internet qui vulgarise (pas toujours à bon escient) l’information médicale, la relation paternaliste patient- médecin disparaît progressivement pour laisser place à un partenariat patient/médecin où l’objet connecté vecteur d’échange trouvera toute sa place dans un marché mature.

A ce stade de la réflexion, il ne semble apparaitre aucune ombre à ce tableau idyllique et on pourrait croire que ces fameux OCS ne présentent aucun risque pour le patient. Ce n’est bien sûr pas le cas. Et ces menaces sont aussi paradoxalement, les raisons du succès des objets connectés.

 Il existe trois risques majeurs, reliés entre eux :

  • la sécurisation des données de santé,
  • le détournement d’usage
  • et enfin les modifications sociétales délétères.

Ainsi la sécurisation du stockage de ces données collectées par les OCS apparait la priorité absolue aux yeux des patients et des pouvoirs publics. Et c’est bien sûr parfaitement justifié. Pourtant je passerai rapidement sur ce point qui se résume à une question de confiance et d’évolution technologique.

Le développement du big data se fait de pair avec l’innovation et la maturation des solutions de sécurité informatique. De parfaitement acceptée par la majorité des consommateurs y compris les risques de piratages. Le caractère sensible et personnel des données de santé engendrera probablement un temps d’acceptation plus long de la part du nouveau patient 2.0 mais il me semble difficile de prédire un stoppage du stockage des données de santé du seul fait du caractère sensible de ces données. Le risque zéro n’existe pas mais on peut le réduire au minimum, suffisamment pour acquérir la confiance du consommateur patient et proposer un système à très faible probabilité de vulnérabilité.

Partant du postulat que le big data santé existe déjà et ne fera que croître, il convient de souligner le risque de détournement de ces données. Des attaques informatiques auront lieu et la vente frauduleuse de ces données sensibles se produira sans aucun doute. Néanmoins on peut imaginer qu’à l’échelle individuelle, le risque demeurera tolérable et surtout que le bénéfice apporté par le big data santé sera supérieur au risque de hacking donc là encore je pense que le patient acceptera ce risque. Dernier point, le risque de piratage de données est une menace bien définie, clairement établie et contre laquelle l’ensemble des acteurs approuve la lutte : ce n’est pas le cas de la dernière menace sur laquelle je vais insister.

A qui profitent ces données ?

  • Au patient pour améliorer sa santé ? Sans doute.
  • Au médecin pour optimiser la prise en charge ? Certainement.
  • A qui d’autre encore ? Et bien aux assurances, mutuelles et autres sociétés à qui nous fournirons nos données de santé.

Et c’est là que le bât blesse. Les Apple-Watch, bracelets connectés et autres vêtements de santé vont surtout collecter et fournir une masse de données confidentielles à des acteurs tiers et dont le patient maitrisera de façon très incomplète la diffusion. Voyez comment nos données sur les réseaux sociaux sont utilisées. Il devient difficile de décrypter les lignes des contrats de centaines de pages sur les conditions d’utilisation. Et il ne s’agit que de quelques photos, imaginez pour votre dossier médical.

L’utilisation de ces données est très large et rejoint celle du big data en général, la finalité étant pour partie au moins une utilisation commerciale (sous couvert de prévention santé). Mais une autre utilisation se développe dans le monde des assurances : prévus au départ pour la prévention et la promotion d’une bonne hygiène de vie ces objets mouchards vous donnent le droit à des réductions sur le tarif de base de votre assurance santé. Des bonus sont ajoutés si vous respectez une liste de consignes établies par votre assurance (voir OSCAR).

C’est là que le piège se referme. On connaît le caractère indispensable des mutuelles pour faire face aux coûts croissants des soins modernes mais surtout pour compenser le désengagement progressif des assurances publiques plombées par les cures d’austérités budgétaires. Devenues indispensables et puissantes les mutuelles seront tentées d’inverser la démarche d’utilisation des objets connectés : ainsi la firme pourrait vous imposer le port du bracelet pour bénéficier d’une couverture d’assurance ou encore refuser de rembourser un soin si vous n’avez pas accepté telle injonction de la part de l’assurance. L’étape suivante sera un monitorage permanent de la vie quotidienne avec sous couvert d’une vie saine (définition là encore sujette à discussion et subjective) un risque grave d’atteinte aux libertés individuelles les plus élémentaires : l’utilisation de son libre arbitre.

Dernier point, les fameux GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), adoubés de leurs liquidités quasi illimitées montrent clairement leur appétit pour l’écosystème de la santé : et si les régulations actuelles les empêchent de pénétrer entièrement ce marché les petites portes enfoncées se multiplient que ce soit à travers l’hébergement de sites de conseils médicaux, de mise en relation de médecins et bien sûr de stockage de données de santé.

La tendance disruptive à uberiser la santé va accentuer l’influence de ces GAFA et il est probable que dans un avenir proche Google et autre Apple se substitueront à votre bonne vieille assurance ; Ce jour là espérons que les garde-fous réglementaires seront suffisants pour ne pas subir une vision uniquement commerciale de la santé.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source : http://www.theconnectedmag.fr/medecin-et-objets-connectes/

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