Renaud Girard : « En Mer de Chine méridionale, une guerre totale pourrait éclater »

Un exercice naval en Mer de Chine méridionale en août 2016.

Renaud Girard est géopoliticien, grand reporter et correspondant de guerre.

A force de parler de la menace russe et du chaos moyen-oriental, n’a-t-on pas tendance à oublier l’Asie? Après qu’en juillet la Cour Permanente d’Arbitrage de La Haye a donné tort à la Chine, la crise en Mer de Chine méridionale risque-t-elle de s’envenimer?

Le plus grand danger qui soit aujourd’hui, ce serait le retour à une guerre totale à grande échelle, du type de la guerre de 14-18. Je ne crois pas qu’une telle guerre puisse venir de la Russie, parce que Vladimir Poutine a montré finalement en Ukraine qu’il était raisonnable. Il aurait tout à fait pu prendre le port de Marioupol pour établir ensuite une continuité territoriale entre le territoire russe et la presqu’île de la Crimée. Il ne l’a fait pas. Vladimir Poutine teste plutôt notre résolution: c’est pour ça qu’il envoie des bombardiers et des sous-marins un peu partout jusque dans la Manche, et surtout dans la Mer baltique près des Pays baltes. Il faut alors lui montrer qu’on est là – en amis sûrs de notre droit, pas en ennemis – car c’est ce qu’il attend, et qu’il nous respectera davantage. Il faut lui montrer que nous avons des chasseurs Rafale et des sous-marins nucléaires d’attaque. Il faut lui montrer que l’Otan ne transigera pas avec la souveraineté territoriale de ses membres.

En revanche, en Asie, l’expansionnisme maritime chinois est extrêmement préoccupant. Il peut déboucher sur une guerre d’un type que nous ne connaissions plus, c’est-à-dire une guerre totale à haute intensité. Il y a un mépris chinois évident pour tout droit international et pour toute négociation multilatérale sur ce dossier. Le mépris chinois pour la décision du Tribunal arbitral de La Haye est l’événement qui m’a le plus inquiété géopolitiquement au cours de cette année 2016.

Les Chinois renversent l’argument en expliquant qu’ils souhaitent négocier, mais que les Philippins n’ont pas voulu de telles négociations et qu’ils sont allés directement devant la Cour Permanente d’Arbitrage de La Haye…

Pour être parfaitement exact, les Chinois ne veulent jamais négocier multilatéralement. Ils ne sortent jamais du cadre bilatéral des négociations. On imagine bien que dans une négociation entre la Chine et le Brunei, Pékin serait très légèrement avantagé… C’est très dangereux. En mer de Chine méridionale, Pékin a eu une politique de fait accompli, en s’emparant de récifs qu’on appelle en droit international des terra nullius, des rochers qui n’ont jamais appartenu à quiconque. Voici que les Chinois veulent construire une «muraille de sable» en transformant les îlots Paracels et Spartleys en autant de bases aériennes. Par une stratégie de construction de grandes îles artificielles, la Chine s’est dotée de bases militaires, aériennes et navales, qui sont beaucoup plus proches des Philippines ou du Vietnam que de ses propres côtes… Elle prétend interdire à 12 milles marins des côtes autour de ces récifs l’accès aux navires étrangers et bénéficier de la zone économique exclusive à 200 milles des côtes qui accompagne un territoire. Aujourd’hui, les Chinois sont extrêmement violents contre les pêcheurs vietnamiens qui s’aventurent dans le prétendu espace économique chinois.

L’appétit territorial de Pékin en Mer de Chine méridionale sur les archipels des Paracels et des Spratleys est proprement hallucinant – en mer de Chine orientale, il y a le problème des îles Senkaku avec le Japon, qui est tout aussi préoccupant. Les tensions sont encore gérées, mais vous ne pouvez pas exclure que Xi Jinping dérape un jour gravement. D’abord parce qu’il a davantage de pouvoirs qu’auparavant: il est moins contrôlé qu’il ne l’était avant par les six autres membres du comité permanent du bureau politique. Le pouvoir collégial chinois au sein du comité permanent est moins collégial qu’avant. Il y a un retour au culte de la personnalité et à un homme fort à la tête de l’Etat. L’économie, qui se tasse aujourd’hui, peut demain faiblir sévèrement, du fait notamment d’un système bancaire complètement opaque, qui peut s’écrouler. Vous ne pouvez pas exclure malheureusement que, à cause de telles insatisfactions internes en Chine, Xi Jinping fasse appel au nationalisme pour ressouder le peuple et que vous ayez ensuite un engrenage infernal. Il ne faut pas oublier que les Etats-Unis d’Amérique ont des accords stratégiques dans la région, notamment avec les Philippines, le Japon et la Corée du Sud. Les Etats-Unis d’Amérique ont même levé l’embargo des armes à l’égard du Vietnam! C’est extraordinaire, alors que l’embargo militaire américain et européen contre la Chine tient toujours depuis Tienanmen! En réalité, la Guerre de 1914 a commencé sur une situation de départ beaucoup moins explosive. Vous ne pouvez pas exclure un engrenage infernal suite à des incidents navals, etc. qui seraient possibles dans le cadre d’une Chine chauffée à blanc par le nationalisme. Ceci est déjà arrivé dans l’histoire récente, avec des pays évidemment moins importants, comme les dictateurs argentins qui ont tenté de ressouder le peuple en prenant de force les Malouines en 1982.

Quelle est la stratégie américaine adoptée face à cet expansionnisme maritime chinois?

Les Etats-Unis d’Amérique ont réalisé leur changement stratégique de «Pivot towards Asia» (pivot vers l’Asie) et se désintéressent du Moyen-Orient, comme le montre la politique de «rule from behind» (gouverner par derrière) du président Obama au Levant. Ce n’est pas pour rien que les Etats-Unis cherchent aujourd’hui un compromis en Syrie avec les Russes, qui ont pris l’avantage.

Comme l’a illustré la récente visite de Barack Obama au Vietnam (21-24 mai) puis au Japon (24-28 mai), les Américains ont un intérêt très clair pour l’Asie et l’Océan pacifique. Leur objectif est de maintenir coûte que coûte la liberté des mers. Washington ne peut accepter, dans ce cadre, l’appropriation des Paracels et des Spartleys par la Chine. Le pivot américain est clair au regard des forces navales américaines: plus de 60% de l’US Navy, qui est de très loin la première force navale du monde, est maintenant dans cette zone. Elle correspond avec la montée en puissance exponentielle de la flotte chinoise. Un signe de cette course aux armements est particulièrement éclatant. Jamais l’Australie, qui est un pays rationnel et non belliqueux, n’aurait acheté pour 34 milliards d’euros douze sous-marins au Français DCNS si le pays n’était pas extrêmement inquiet par la menace chinoise.

Comment Barack Obama parvient-il à constituer un équilibre avec Pékin? Cet équilibre régional est-il durable?

Les Chinois expliquent que les Etats-Unis n’ont rien à faire dans cette région. Ils ne manquent pas de rappeler que leur implication dans cette région a toujours été catastrophique, en faisant bien sûr allusion à la guerre du Vietnam. Pourtant, aujourd’hui, mêmes les premiers concernés de ces errances américaines passées, les Vietnamiens eux-mêmes, ont changé d’avis. Ce sont les Chinois, par leur maladresse, qui se sont aliénés tous les pays asiatiques alors qu’ils étaient plutôt bien vus au départ dans la région. Le retour triomphal des Etats-Unis en Asie n’est pas dû à une implication politique américaine impérialiste. Ils ont bien davantage répondu à la panique des autres pays face à la Chine. N’oublions pas que le précédent président philippin a comparé Xi Jinping à Hitler.

Les Américains sont donc revenus en force, mais ils ont eu avec Barack Obama une politique assez balancée. Cela signifie que sur le fond de l’affaire – par exemple les revendications de souveraineté en Mer de Chine méridionale – Washington ne se prononce pas. Les Américains acceptent en fait la première partie de la dialectique chinoise aux termes de laquelle Washington n’aurait rien à faire en Asie. Les Américains se placent non d’un point de vue asiatique, mais seulement du côté du droit international maritime dont ils veillent au respect. Les Américains n’ont pas à départager le Japon et la Chine sur la souveraineté des îles Senkaku ou la Chine et les Philippines sur celles des Spratleys. Ils n’ont pas davantage à déterminer comment les pays frontaliers pourraient répartir entre eux les richesses halieutiques et géologiques de la mer de Chine méridionale, etc. Au contraire, Barack Obama précise bien que c’est aux pays concernés de mener des conférences multilatérales pour gérer ensemble ces richesses marines.

Il est certain que nous ne pouvons pas accepter la politique du fait accompli de Pékin. Les Chinois mènent en Mer de Chine méridionale une politique de force inadmissible. Toutes les puissances asiatiques, ainsi que l’Australie, sont inquiètes par la Chine. Jusqu’à maintenant, les choses sont contrôlées grâce au dialogue stratégique qui se tient chaque année au plus haut niveau entre les Etats-Unis et la Chine. La diplomatie fait tout à fait son ouvrage dans la mesure où Barack Obama accorde de la considération à la Chine, tout en étant ferme sur les principes de la liberté de navigation. C’est dans ce cadre qu’il donne régulièrement l’ordre aux destroyers de l’US Navy de longer les Spratleys et les Paracels à deux milles des côtes et non à douze, et sans demander l’autorisation aux Chinois.

Pour l’instant, Donald Trump n’a pas pris la peine de décrire les contours précis de sa politique étrangère. Mais le fait qu’il privilégie l’intuition à la réflexion est loin d’être un bon signe. Inversement, on peut faire confiance à Hillary Clinton pour s’opposer avec fermeté au dangereux expansionnisme maritime chinois. Mais la candidate démocrate, si elle est élue, aura à gérer un dossier chinois beaucoup plus complexe que celui d’Obama car la Chine actuelle est beaucoup plus agressive que celle des Jeux Olympiques de 2008.

Il demeure donc que le principal risque de guerre à grande échelle, demain ou plutôt après-demain, provient de cette région asiatique car on ne voit pour l’instant aucun début de solution globale se mettre en place. Et un engrenage des alliances et des représailles serait fatidique sur fond d’une population chinoise chauffée à blanc dans son nationalisme par un pouvoir autoritaire, qui n’arriverait pas à la maintenir tranquille par toujours plus de consommation.

Source: Le Figaro. Lire l’article ici.

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