Médecine de demain, l’angle mort de la loi Santé

Dans un rapport publié par la Digital New Deal Foundation, l’expert Laurent Alexandre tire le signal d’alarme sur l’impréparation de notre système de santé face au tsunami technologique.

Alerte rouge ! Face aux enjeux de la médecine de demain, la loi Touraine fait une « erreur » : elle risque à la fois « d’accentuer le retard français » et de « favoriser la prise de pouvoir future » par les grandes plateformes numériques américaines comme Google… Telle est la mise en garde lancée par l’expert Laurent Alexandre, dans un rapport d’étude, publié aujourd’hui par la Digital New Deal Foundation.

Ce nouveau think tank français – créé par des personnalités de divers horizons comme Michel Combes (SFR), Nicolas Dufourcq (BpiFrance), Yves Poilane (Télécom ParisTech) ou Olivier Sichel (LeGuide.com) – s’est donné pour ambition « d’éclairer le futur numérique de nos sociétés », pour contribuer à construire une Europe digitale qui ne soit pas sous la coupe de la Silicon Valley.

A la fois médecin-urologue, multi-entrepreneur (Doctissmo, DNAVision) et expert de la techno-médecine de demain, Laurent Alexandre en est, lui aussi, membre fondateur. Sa note « La Santé face au Tsunami NBIC et aux plate-formistes », résume et actualise ses précédents essais sur les enjeux du mariage entre progrès technologique et médecine, « La Mort de la Mort » (2012) ou « La défaite du cancer » (2014). Il prédit deux types de bouleversements.

1 Le médecin perd le pouvoir

Premièrement, la marginalisation du médecin. A cause de l’automatisation quasi-intégrale du diagnostic médical et de la robotisation de l’acte chirurgical, il risque de s’opérer une dangereuse redistribution des cartes au profit des géants du net et des concepteurs de logiciels, qui seront les nouveaux maîtres de cette nouvelle médecine. Pour Laurent Alexandre :

« Le risque est grand que le médecin soit l’infirmière de 2030, c’est-à-dire subordonné à l’algorithme comme l’infirmière l’est aujourd’hui au médecin. »

D’ici quinze ans, écrit-il, « plus aucun diagnostic médical ne pourra être fait sans système expert ». A cause – ou grâce – au développement parallèle de la génomique, des neurosciences et des objets connectés, il y aura « un million de fois plus de données qu’aujourd’hui dans le dossier médical » de n’importe quel patient. Du coup, seuls des outils d’intelligence artificielle pourront analyser ces Big Data !

Il est donc à craindre que les Gafa, ainsi qu’IBM, Microsoft et quelques autres sociétés spécialisées encore inconnues, dominent la chaîne de valeur de cette nouvelle médecine à fort contenu technologique. Car ces plateformes mondiales de données reposent sur un business model particulièrement puissant, qui leur donne les moyens de collecter, de croiser et d’exploiter ces données massives.

« Seuls les acteurs disposant d’un énorme volume de données – génomiques, radiologiques, biologiques – pourront développer des systèmes d’intelligence artificielle auto-apprenants. »

2  L’eugénisme devient acceptable

Deuxième grand enjeu de la révolution due aux progrès des NBIC (nanotechnologie, biotechnologie, informatique, cognitique) : l’apparition d’un « homme augmenté ». Car les techniques de l’eugénisme, via les thérapies cellulaires et la chirurgie du génome, seront bientôt au point, permettant à terme de « modifier le programme même de l’humanité ».

Laurent Alexandre prédit même l’acceptabilité sociale de ces « bébés à la carte » :

« Qui ne souhaiterait supprimer définitivement le risque d’avoir des descendants atteints de myopathie ou de démence de Huntington ? »

A partir de ces premières transgressions consistant à éliminer des « tares » génétiques, affirme-t-il, la voie sera naturellement ouverte à toutes les « améliorations » que pourraient souhaiter les parents : dopage du QI, augmentation cérébrale, détermination de certaines caractéristiques physiques…

Alors que l’opinion publique française est assez bio-conservatrice, les seigneurs américains de la technologie poussent une politique de santé plus « transhumaniste », permettant d’augmenter l’homme par la technologie. Quant aux Chinois, ils ne voient aucun problème éthique à doper l’intelligence de leurs futurs enfants. Leurs chercheurs ont déjà enfreint le tabou de la manipulation par génie génétique d’embryons humains surnuméraires.

La France à la traîne

Or selon Laurent Alexandre, la cécité de la classe politique et le conservatisme des milieux médicaux se conjuguent pour handicaper la France dans ce XXIe siècle ou les NBIC détermineront la puissance des nations. Il a d’ailleurs récemment averti ses confrères dans le « Quotidien du médecin » :

« Nous, médecins, sommes suicidaires ! Nous sommes des petits-bourgeois qui ne voyons pas arriver les révolutionnaires de la Silicon Valley. L’entrée de Google et des transhumanistes dans la santé est un choc. Aucun médecin n’a jamais voulu tuer la mort, Google oui ! »

Quant à son jugement sur nos politiques, il est sévère. Pour lui, l’article 47 de la loi de modernisation de notre système de santé, prévoyant la création d’un système national des données de santé (SDNS), agrégeant celles de l’Assurance-maladie, des collectivités territoriales, des complémentaires pourrait bien ouvrir un boulevard au Gafa. Le danger ? Ces données, fournies en « open data », pourraient être « réidentifiantes » si elles étaient croisées par des entreprises privées comme Google ou Facebook, qui en savent déjà plus que quiconque sur le comportement des individus.

« Le secret médical s’en trouverait ainsi de facto brisé. »

Après avoir tiré le signal d’alarme, le rapport avance des pistes pour un scénario d’évolution vertueux de notre système de santé. On dispose heureusement d’un peu de temps, car la complexité de la santé et l’importance de son encadrement réglementaire ralentissent son « ubérisation ».

Mais redresser la barre suppose néanmoins, selon Alexandre, « un sursaut collectif des institutions, des professionnels et des responsables politiques en faveur d’une stratégie d’innovation volontariste ».

Ses grands axes ?
•Prendre conscience de l’urgence à agir
•Redéfinir le rôle des professionnels de santé
•Créer des plateformes européennes innovantes

Pour Laurent Alexandre, le rapport France Médecine Génomique remis la semaine dernière à Manuel Valls va dans le bon sens, car il ouvre la porte à une médecine de précision plus personnalisée. Mais il ne prépare pas pour autant la contre-offensive européenne sur les grandes plateformes de données et leur exploitation !

« C’est un peu comme si on munissait les Français d’appareils photo numérique… au lieu de créer Instagram ! »

Car notre projet national ne pèse pas grand-chose face à la constitution de bases de données mondiales, comme celle du scientifique américain Craig Venter, qui prévoit le séquençage intégral de 10 millions de personnes, qu’il croisera avec les dossiers médicaux numériques, détenus par les assureurs privés.

Certains, dans les milieux médicaux et scientifiques, jugent Laurent Alexandre trop alarmiste. Mais ses travaux ont le mérite d’éclairer d’une lumière crue des questions de civilisation, jusqu’ici trop peu présentes dans le débat public.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: tempsreel.nouvelobs.com

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