Transhumanisme: Et si vous viviez jusqu’à 500 ans ?

Selon un sondage YouGov, 14,6% des Français croient que les prochains progrès techniques permettront à l’homme d’atteindre une espérance de vie de cinq siècles…

D’apparence, c’est un homme tout à fait normal. Soigneusement peigné, souriant, respirant la santé de ses 34 ans. Un golden-boy bienveillant qui salue les personnes âgées sur le palier et les aide à porter leurs sacs dans l’escalier. Sauf que Dmitry Itskov n’a pas l’intention de leur ressembler un jour. Pour ce milliardaire russe, vieillir n’est pas une fatalité. C’est juste un problème technique que la technologie peut résoudre. Depuis 2006, il finance donc un projet baptisé « Initiative 2045 », à la finalité toute mesurée : atteindre l’immortalité au cours des 30 prochaines années.

Trop à l’étroit dans son corps d’être humain périssable, il imagine donc le transfert de nos cerveaux et consciences dans des avatars robotisés. Dans un second temps, il est même question de donner une forme humaine par hologrammes à ces machines. En attendant, il n’est pas le seul à sortir son carnet de chèque pour viser la vie éternelle. Les patrons de PayPal, de Google, multiplient eux aussi les projets de recherche, s’affirmant comme les promoteurs du transhumanisme. Un courant de pensée qui utilise les progrès de la science et des technologies dites NBIC (Nanotechnologies, Biologie, Informatique et sciences Cognitives) pour transformer l’homme et lui permettre de dépasser ses limites biologiques.

Une révolution de la médecine est actuellement en marche

Bien implanté aux Etats-Unis, le mouvement se développe aussi en France. Selon un sondage YouGov*, près d’une personne sur 3 (28,7 %) connaît au moins le terme « transhumanisme ». Et 14,6 % pensent que les prochains progrès techniques permettront à l’homme de dépasser ses limites biologiques pour vivre jusqu’à 500 ans. Sans viser l’immortalité, mais plutôt un gain de quelques siècles de vie, les transhumanistes entendent avant tout s’attaquer à ce qui entrave l’homme :la souffrance dite « involontaire », la maladie et la vieillesse. Pour cela, plusieurs outils sont déjà entre nos mains. Une révolution de la médecine est lancée à travers le développement de la génomique, l’exploitation des cellules-souches, le clonage thérapeutique, les implants électroniques, les nanotechnologies. Celle-ci passe aussi « par la démocratisation du séquençage ADN », témoigne Laurent Alexandre, auteur du livre La mort de la mort (Ed. JC Lattès).

Le diagnostic de la maladie sera perçu comme un échec

Ce chirurgien urologue, spécialiste du big data dans le domaine de la santé, croit en une médecine beaucoup plus personnalisée, en fonction des caractéristiques génétiques de chacun. L’idée est tout simplement de défier la sélection naturelle en corrigeant au niveau de l’ADN des inégalités face aux maladies. « Techniquement, nous pouvons déjà reprogrammer des gènes et même en fabriquer artificiellement grâce à la biologie de synthèse », enchaîne celui qui préside également DNAVision, une société de séquençage ADN. Le cancer, Alzheimer, Parkinson ou les myopathies pourraient ainsi être « traités » avant même l’apparition des premiers symptômes.

Pour les médecins de demain, le bouleversement est profond. Il ne sera plus question de curatif. Mais de préventif. L’objectif n’est plus forcément de soigner. Il s’agit cette fois d’éviter que les individus ne tombent malades. Le diagnostic d’une maladie sera perçu comme un échec pour des docteurs-ingénieurs qui auront appris en fac à décrypter, avec l’aide de l’informatique, les 3 milliards de lettres de notre ADN. Le but étant de lire le patrimoine génétique des individus pour leur administrer un traitement sur mesure.

Dans cette société futuriste, les couples passeront des tests pour limiter les risques de maladies génétiques graves chez leurs futurs enfants. Une forme d’eugénisme, certes, mais ses défenseurs rappellent que des pratiques du genre existent déjà, à l’image du diagnostic préimplantatoire, de l’amniocentèse, ou des « bébés médicaments », ces enfants conçus pour soigner un frère ou une sœur malade.

Place à l’humain-cyborg

Les transhumanistes ont donc une vision bien précise de l’homme « réparé ». Mais ils ne s’arrêtent pas là et l’imaginent « augmenté » dès la deuxième partie du XXIe siècle, grâce à l’intelligence artificielle. Place à l’humain cyborg, boosté par divers implants placés directement dans son cerveau. Les nanotechnologies devraient aussi nous permettre de réparer tout type d’organes et tissus défectueux. Les pièces de rechange (rein, poumons, cœurs) seront plus performantes que les originales. Des prothèses intelligentes pourront également remplacer n’importe quel membre.

Par ailleurs, une guerre est déclarée contre ce que les scientifiques appellent l’apoptose, le processus par lequel les cellules s’autodétruisent. Cette mort cellulaire est génétiquement programmée. Avec les technologies NBIC, l’idée est de « supprimer toutes les brèches par lesquelles le vieillissement grignote chaque jour notre existence », jusqu’à nous emporter définitivement, poursuit Laurent Alexandre.

L’homme augmenté peut-il être solidaire ?

Sur le plan éthique, les conséquences d’une telle mutation sont évidemment nombreuses. La mort sera considérée comme une injustice, si une espérance de vie de 150, 200 ou 500 ans n’est pas accessible à tous. Les patrons de Google et leur directeur de l’ingénie Ray Kurzweil, défendent l’idée d’une révolution profondément égalitaire. Pour certains, il y a pourtant des raisons d’en douter. « L’homme augmenté peut-il être solidaire ? A priori non », regrette le philosophe Jean-Michel Besnier. Un exemple tout simple : « Plus on aura la possibilité de fabriquer des organes individuels, moins on aura besoin de la solidarité du don d’organes. »

Sur un plan organisationnel, une refonte totale du système de santé est à prévoir puisque les jeunes, en bonne santé, bénéficieront des soins préventifs les plus onéreux. Sans parler des questions liées à l’allongement de la durée de vie. La planète pourra-t-elle subvenir aux besoins de familles où se côtoieront 6, 7 ou 8 générations ? Et quid d’une retraite légale à 62 ans, forcément inadaptée ?

Interroger les valeurs qui nous font vivre

Pour les « génético-sceptiques » une inquiétude immense entoure aussi le clonage, pour l’instant bridé par une législation restrictive. La première avancée consiste en un usage thérapeutique – en fabriquant le double d’un organe à partir de cellules-souches, on évite les rejets – mais quelle sera l’étape suivante ? Un scénario à la The Island, ce film où des hommes élèvent des clones pour se servir en organes le jour venu ? Le risque d’une société dominée par les « post-humains » effraie d’avance.

Sans aller jusque-là, le besoin de « tuer » la mort questionne les penseurs humanistes. Pour eux, la vie n’a de sens que parce qu’elle est courte et intense, avec ses excès, ses ratés ou ses errements. « Les progrès ne sauraient nous empêcher de rester humains, observe Jean-Michel Besnier. Si bien vivre, c’est la productivité, la rapidité… Mais la convivialité, le goût pour la réflexion ? On saura résister face à une médecine prompte à rendre l’homme bêtement immortel. Il faudra interroger les valeurs qui nous font vivre. »

La fin de vie en bonne santé

Une réflexion prolongée par le paléo anthropologue Pascal Picq, qui insiste sur l’importance du concept de fin de vie en bonne santé. Pour lui, toute tentative de prolongement artificiel de l’espérance de vie doit s’accompagner d’une recherche du bien-être collectif. Sans cela, le transhumanisme n’aurait aucun sens. « Les plus grands progrès en santé depuis 50 ans n’ont pas été basés sur des enjeux technologiques. Ils étaient liés à un progrès de société. On envisageait d’abord la sécurité sociale, le bien-être. Quelqu’un comme Dmitry Itskov dit qu’il veut l’éternité. Mais ce gars-là ne mange pas, ne boit pas, ne fait pas l’amour, ne rigole pas. » Vue comme ça, l’éternité ne mérite peut-être pas le coup.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: 20minutes.fr

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