« Le système de santé n’est pas conçu pour accueillir autant d’innovations »

Ancienne patronne France de Pfizer, cette ingénieure a pris la tête de la filiale française de Janssen depuis janvier 2015. Emmanuelle Quilès se félicite de cette période féconde en nouveaux traitements innovants. Selon elle, il faut mieux partager les risques et valoriser les économies générées par le médicament sur le parcours de soins.

Cent-dix cancérologues français et la Ligue contre le cancer dénoncent certains nouveaux traitements à des prix très élevés. Pourquoi voit-on aujourd’hui tant de médicaments chers ?

EMMANUELLE QUILÈS – Cette augmentation des prix est conjoncturelle ; elle correspond à l’arrivée sur le marché de plusieurs médicaments particulièrement innovants, pour lesquels il n’existe pas d’alternative pour les patients. Au début des années 2000, le monde médical s’est beaucoup plaint de l’absence de produits innovants dans les pharmacies. Depuis quelques années, on voit apparaître nombre de nouveaux traitements avec une valeur ajoutée inégalée jusqu’alors.

C’est vrai que ces innovations ont un coût, après des années de développement parfois sans succès, et avec de nouvelles techniques de bioproduction. Mais elles augmentent les taux de guérison dans certaines pathologies et l’espérance de vie de nombreux patients. Il faut s’en réjouir.

Aujourd’hui, beaucoup de personnes expriment un avis sur le prix des médicaments, mais peu évoquent le sujet de sa valeur. Car c’est très complexe et la lecture des rapports de la Cour des comptes sur ce thème le montre bien. En effet, ce ne sont pas les industriels du médicament qui déterminent seuls ce que vont coûter les nouveaux traitements qu’ils proposent. En France, ces prix sont élaborés au sein d’un système de négociation complexe, fondé notamment sur un accord signé entre l’État et les entreprises du médicament, et des discussions spécifiques entre le CEPS et l’entreprise concernée. Voilà pourquoi les comparaisons internationales ne sont pas forcément toujours pertinentes.

Pourquoi développer de nouveaux traitements pharmaceutiques coûte si cher aujourd’hui ?

Entre le lancement de la recherche et la commercialisation d’un traitement, de nombreuses pistes ne mèneront à rien. Sur 10.000 molécules « screenées » [analysées afin d’en étudier les propriétés chimiques et pharmacologiques, NDLR], 250 seulement seront développées jusqu’au stade préclinique [tests sur des cultures cellulaires et sur des animaux de laboratoires, NDLR). Ensuite, cinq seulement de ces 250 candidats iront en stade clinique [testés sur des volontaires, NDLR]. Au final, une seule molécule sera commercialisée sous forme de médicament. Et pour arriver au bout du processus et à l’autorisation du médicament, ces analyses et essais prennent facilement plus de dix ans. La biotechnologie impose également un nouveau modèle de production. Pour fabriquer des biomédicaments, il ne s’agit plus de chimie fine mais de culture cellulaire.

Les installations techniques sont différentes et la chaîne de bioproduction est bien plus longue. Entre la culture des cellules, la fabrication de la molécule par assemblage avec d’autres éléments et sa purification, il faut souvent compter huit mois. Et, si les cellules ont été contaminées par un corps étranger au cours du processus, tout le lot sera détruit et la fabrication devra être recommencée à zéro. Ajoutée aux difficultés d’accès au marché, cette incertitude constitue un risque pour les investisseurs qui doivent obtenir une juste rémunération pour leur investissement à long terme. Par ailleurs, la guerre des talents pour développer des médicaments et l’augmentation des critères de qualité pour développer des molécules de haute technologie conduisent à des investissements sans cesse croissants.

L’Assurance maladie impose pourtant un régime minceur aux industriels du médicament. Comment réagissez-vous ?

Jusqu’ici, pour rester dans son enveloppe budgétaire globale, l’Assurance maladie allait chercher des économies auprès des industriels du médicament, via des baisses de prix conventionnelles ou des mécanismes de contrôle des prescriptions et des dépenses du médicament. Les industriels ne nient pas le problème du déficit de la Sécurité sociale et se sentent solidaires en tant que citoyens du système français, mais on observe que le système actuel n’est pas conçu pour accueillir autant d’innovations pharmaceutiques. C’est pourquoi nous sommes prêts à travailler avec les autorités de santé pour élaborer des solutions. Je plaide pour une ouverture des débats avec l’ensemble des parties prenantes autour des réalités de notre secteur.

Quels sont les nouveaux modèles sur lesquels vous travaillez ?

Il existe déjà de nouveaux modèles dans les négociations pour fixer le prix d’un médicament. Avec le capping, le laboratoire prend en charge le coût du traitement au-delà d’un certain nombre de patients traités. Dans le cost sharing, il finance les premières semaines de traitement et seuls les patients qui répondent bien le poursuivront, avec un remboursement de l’Assurance maladie. Le risk sharing quant à lui, permet de ne rembourser que les traitements des patients sur lesquels le médicament a été efficace.

C’est un système que nous avons négocié par exemple avec le NHS (National Health Service) en Grande-Bretagne, pour notre anticancéreux bortézomib. Le NHS voulait être sûr de l’efficience de ce traitement utilisé dans un cancer du sang appelé myélome multiple. Après quatre cycles de traitement, nous avons évalué l’efficacité du médicament pour les patients. Seuls ceux qui répondaient bien au bortézomib ont poursuivi le traitement et nous avons remboursé les traitements prescrits sans succès aux autres patients. L’évaluation au plus juste est indispensable à la négociation du prix d’un médicament. En France, une de nos molécules en psychiatrie a été réévaluée après l’analyse de son impact sur la vie des patients. Cette molécule (rispéridone orale), qui lutte contre la schizophrénie, a permis de réduire l’hospitalisation des patients de 34% par rapport aux autres médicaments. Nous avons pu ainsi prouver le bénéfice en vie réelle de cette innovation et le faire-valoir lors de la renégociation de son prix.

Ces modèles permettront-ils à l’Assurance maladie de faire face à cette inflation des prix ?

Le modèle économique de l’Assurance maladie adopté ces dernières années se heurte aujourd’hui à cette vague d’innovations. On nous reproche de dégager des bénéfices sans pour autant considérer ce que ces molécules apportent au système de santé dans son ensemble. Mais nous avons aussi besoin de convaincre les investisseurs pour financer ces innovations qui soignent mieux. Et sans elles, le système de soin n’aurait pas d’amélioration à offrir aux patients.

Aujourd’hui, l’enveloppe budgétaire de l’Assurance maladie pour les médicaments représente 15% de ses dépenses. Ne pourrait-on revoir cette part à la hausse et rechercher des économies dans d’autres activités ? Dans un esprit de santé publique, pourquoi ne pas taxer davantage certains produits comme le tabac ou l’alcool, et d’autres, qui peuvent entraîner l’obésité ? Cette année, la loi de financement de la Sécurité sociale nous demande encore plus d’un milliard d’euros d’économies. Nous sommes le seul secteur industriel auquel l’on a fixé des objectifs de décroissance du chiffre d’affaires depuis plusieurs années, alors qu’il investit tous les jours dans l’innovation. Nous vivons là un véritable paradoxe…

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: latribune.fr

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