E-santé et consumérisme ne font pas bon ménage

Depuis 1920, la télémédecine existe et pourtant certains l’entrevoient encore comme la médecine du futur. Si elle est de plus en plus médiatisée aujourd’hui, c’est en majeure partie grâce à l’explosion des objets connectés autour de l’e-santé. A ce propos, Pierre Simon, ex-président de la Société Française de Télémédecine (SFT Antel), a publié un livre « Télémédecine, enjeux et pratiques » le 19 octobre 2015. Selon lui, la santé connecté a encore du mal à se vendre auprès du corps médical.

Nous l’avons donc interviewé pour avoir son point de vue sur les liaisons difficiles entre startups de l’e-santé et professionnels de la santé.

Ancien chef de service en Néphrologie-Dialyse, Pierre Simon est devenu vite un expert en termes d’e-santé, et notamment en télémédecine. Entre 2007 et 2009, il était au poste de CEGS au Ministère de la santé. Entre temps, il a présidé la Société Française de Télémédecine (SFT Antel) entre 2010 et 2015. Expert en e-santé, il tient un blog sur le sujet, où il défend notamment une collaboration étroite entre médecins et startups afin que les produits vendus soient conformes à la confidentialité des données, à la sécurité des patients, et à l’organisation des soins.

Qu’en est-il de la télémédecine et des startups en lien avec aujourd’hui ?

La pratique du numérique par les professionnels de la santé (télémédecine) existe en France depuis 20 ans. Avec l’arrivée de l’e-santé (smartphone, tablettes…) en 2007, on assiste à un nouveau phénomène qui est celui de la santé connectée : il y a d’un côté tout un service du bien-être des personnes qui requière beaucoup d’industries et de startups, et de l’autre une santé connectée qui s’intègre aux pratiques de la télémédecine. Autant dire que ces objets ont un niveau de confidentialité dix fois plus exigeant.

Essor des « wearables » à l’ère de l’e-santé.

Actuellement, les dispositifs médicaux possédant le marquage CE ont une labellisation très coûteuse. C’est un problème pour les startups qui n’ont pas les ressources financières nécessaires pour un marquage CE. C’est pourquoi nous militons pour que se mette en place une catégorie intermédiaire qui assure la sécurité des usages connectés dans la pratique médicale.

Selon le rapport State of Digital Health Innovation, seuls 5% des entreprises de la santé parviennent à réellement tirer profit du digital dans le cadre de leurs activités. 60% des organismes de santé n’en sont encore qu’à la phase d’initiatives pilotes dans le domaine. Comment cela s’explique selon vous ?

J’ai du mal à intégrer ce sondage. Aujourd’hui, on est dans une démarche en matière de e-santé où il y a évidemment beaucoup de demandes et des impatiences de la part de startups. Il existe quand même 3000 établissements de santé en France. Tous se mettent à niveau des systèmes d’information, même si on a un peu de retard par rapport à ce qui se fait dans d’autres pays européens. Si l’on veut faire des stratégies au niveau de la santé, on doit travailler sur l’intéropérabilité des systèmes d’information.

Dans votre livre « Télémédecine, enjeux et pratiques », vous évoquez la télémédecine comme la médecine du présent, en opposition à ceux qui la placaient loin dans le futur. Selon vous, est-ce l’explosion des objets connectés qui explique sa récente médiatisation ?

C’est un véritable Tsunami. Dans le vaste champ des objets connectés, on estime qu’il y a 150 millions d’objets connectés dans le domaine de la santé. Le problème actuel se tient dans le conseil des professionnels de santé et l’aide des startups dans le travail avec eux. Souvent, les industriels considèrent le milieu de l’e-santé comme un environnement consumériste. Je plaide sur mon blog pour qu’il y ait une collaboration médico-industrielle dans le champ des objets connectés. De plus, les startups auront besoin d’aide comme la durée de vie d’un objet connecté est courte. Donc si elle ne trouve pas de levée de fonds, son objet sera très vite jeté aux oubliettes.

•Vous avez cosigné avec Dominique Acker, autre CEGS du ministère de la santé, un rapport ministériel en 2008 sur la place de la télémédecine dans l’organisation des soins. Quelle évolution depuis ?

Le rapport a aidé à structurer le développement de la télémédecine en France et à bien encadrer les problèmes juridiques en matière de santé. Le décret de 2010, auquel Dominique et moi avions contribué, assure une protection en matière de responsabilité. Depuis 5 ans, les pouvoirs publics ont mis en place un plan de développement avec cinq priorités pour l’accès au soin :
•La téléradiologie (donner accès à une bonne imagerie au citoyen)
•Le télé-AVC (offrir un traitement dans les 4h30 de la crise cardiovasculaire)
•Les soins dans les prisons (uniformiser l’accès aux soins dans les prisons)
•La télésurveillance (surveillance des patients à maladies chroniques et à l’origine d’hospitalisations)
•La télémédecine dans les structures médico-sociales (établissements pour personnes âgées ou handicapées)

Le résultat aujourd’hui est assez satisfaisant. Même si l’assurance maladie n’a pas suivi notre politique à cette époque. C’est encore un bastion d’indépendance dans notre pays. Heureusement, les choses ont changé en 2014, où un article a été publié, à la demande du ministère de la santé, sur les prospections de la télémédecine dans le système libéral. Dans le libéral, il est urgent qu’on ait un financement identifié. Il était prévu qu’il soit proposé à la loi de financement de 2017 mais hélas, l’expérimentation a pris beaucoup de retard. Je milite donc pour qu’il y ait des décisions radicales qui soient prises par le pouvoir en 2017.

Dans une conférence au FAMX en Chine en 2014, vous disiez que tous les continents vont connaître un fort vieillissement et donc une augmentation des maladies chroniques. Y a-t-il une prise de conscience mondiale de l’importance de l’e-santé selon vous ?

Ayant fait beaucoup de missions à l’étranger, j’ai pu voir beaucoup de pays s’y mettre. Récemment, je me suis rendu en Colombie, qui a demandé de l’aide à la France avec la mise en place d’outils nécessaires pour faire de la télémédecine dans 800 centres. Pour que ça se développe, il faut intéresser les professionnels de la santé, et notamment en Afrique et en Chine, où il existe un énorme problème d’accès aux soins dans les régions isolées. On se plaint de la désertification médicale mais dans beaucoup de pays, c’est largement pire que chez nous.

Un problème se pose néanmoins : celui de la confidentialité et le possible hacking des données récoltées par le médecin traitant sur son patient. Quelles sont les stratégies à adopter selon vous face à cela ?

On compte aborder cette question au mois de mai, lors de l’exposition Vit’Halles qui sera tenue à Porte de Versailles. Il existe aujourd’hui de plus en plus de cyber-attaques, dont on peut noter celles sur des défibrillateurs implantés. Autant dire que la balle est du côté des industriels. La sécurité n’étant pas assurée à 100%, il faut que les ingénieurs trouvent des solutions. Pour que les produits s’intègrent au corps médical, il faut que les objets aient d’abord été validés avant par les professionnels de la santé pour qu’il n’y ait pas d’accident.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: objetconnecte.com

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