Luc Ferry: «Seule une prise de conscience mondiale pourra réguler les progrès de la technomédecine.»

Interview. Dans son nouvel essai, «La révolution transhumaniste», le philosophe français nous prévient: la techno-médecine et l’ubérisation du monde vont bouleverser notre existence. Jusqu’à remettre en question la définition même de notre humanité.

La révolution est en route: passer d’une médecine thérapeutique, qui répare ce qui peut l’être, à une médecine de l’amélioration progressive de l’être humain. Une technoscience dont l’ambition prométhéenne est de supprimer la loterie des inégalités génétiques, les affres du vieillissement, l’inéluctabilité de la mort. Une biotechnologie qui entend proposer des choix, par exemple aux parents d’enfants à naître, plutôt que de subir la loi du hasard. Le tout avec l’appui de l’intelligence artificielle, de cette alliance à venir entre l’homme et la machine.

Tel est l’enjeu capital empoigné par Luc Ferry dans La révolution transhumaniste (Ed. Plon), inquiet de voir que cette menace, qui est aussi un espoir, est encore peu considérée en Europe, contrairement aux Etats-Unis. Dans son excellent livre, à la langue claire et forte, Luc Ferry prône une régulation des biotechnologies qui n’interdirait pas tout, mais n’autoriserait pas tout non plus. Le philosophe évoque dans son livre une autre révolution rapide, peu compréhensible et disruptive: la nouvelle économie collaborative, l’ubérisation du monde, qui s’appuie aussi sur les «big data» et l’intelligence artificielle.

Comment définir le transhumanisme, et en quoi est-il une révolution, pour reprendre le titre de votre essai?

D’abord et avant tout, ce mouvement, qui a pris une importance considérable aux Etats-Unis et suscité des milliers de publications, des débats passionnés avec des penseurs de tout premier plan comme Michael Sandel ou Jürgen Habermas, entend passer d’une médecine thérapeutique classique – dont la finalité depuis des millénaires était de soigner, de réparer – au modèle de l’augmentation du potentiel humain.

De là l’ambition de combattre le vieillissement et même de parvenir à augmenter la longévité humaine, non seulement en éradiquant les morts précoces, comme ce fut le cas depuis le XIXe siècle, mais en recourant à la technomédecine, voire à l’ingénierie génétique. Pour le moment, rien de réel ne prouve que c’est possible pour l’homme, même si ça l’est pour les souris transgéniques de l’Université de Rochester, mais Google a déjà investi des centaines de millions de dollars dans le projet. Il s’agit aussi de corriger volontairement la loterie génétique, qui distribue injustement les qualités naturelles et les maladies. C’est là ce que signifie le slogan transhumaniste From chance to choice: passer du hasard aveugle au choix éclairé. Nous en sommes encore loin, mais qui peut dire à quoi ressemblera la biochirurgie en l’an 2300? Il faut anticiper.

Quelle est l’idéologie à l’œuvre derrière cette foi en un progrès sans fin, capable, grâce aux nouvelles technologies, de résoudre les maux dont souffre aujourd’hui l’être humain, y compris sa propre condition de mortel?

Il ne s’agit en rien d’une foi aveugle, mais du mouvement le plus profond des démocraties depuis la fin du XVIIIe siècle, une lame de fond qui consiste à passer sans cesse de ce qui nous détermine de l’extérieur de manière aveugle (hétéronomie) à ce que nous pouvons librement décider (autonomie). C’est comme ça qu’on est passé, en Europe, de la monarchie à la république, ou encore du mariage imposé par les parents et les villages au mariage d’amour choisi librement par les individus.

Le transhumanisme s’inscrit dans cette idée que l’humain est perfectible, que la nature n’est pas une loi morale, qu’on peut et qu’on doit passer autant qu’il est possible du déterminisme naturel injuste et aveugle (la maladie génétique vous tombe littéralement dessus) à une lutte librement consentie contre les inégalités non seulement sociales mais aussi naturelles. A priori, il n’y a rien là de choquant pour un démocrate…

L’actualité ne montre-t-elle pas que les scientifiques avancent au contraire avec prudence sur le terrain de l’amélioration génétique ou des applications de l’intelligence artificielle? L’optimisme technophile, qui ne se donne aucune limite à l’amélioration de l’homme, n’est-il pas plutôt le fait de compagnies privées comme Google?

La prudence est de rigueur. Elle est plus nécessaire que jamais, mais il y a un abîme entre la prudence et la haine du progrès dont votre question se fait l’écho…

Que préconisez-vous pour que les politiques prennent enfin la mesure de ce qui est en train de se jouer sous nos yeux? La difficulté, pour eux, pour nous tous, n’est-elle pas de comprendre une recherche si complexe qu’elle devient incompréhensible?

Excellente question, et c’est tout l’objet de mon livre. Il ne faudra ni tout autoriser ni tout interdire, donc il faudra réguler. Mais la technoscience nous échappe sans cesse pour trois raisons: elle va très vite, elle est très difficile à comprendre et elle est mondialisée, de sorte que les législations nationales n’ont plus grand sens. Seule une prise de conscience européenne, voire mondiale, pourra avoir une efficacité…

Pourquoi discutez-vous également, dans votre livre, de la nouvelle économie collaborative de l’internet, illustrée par Uber?

La troisième révolution industrielle – et il n’y en a que trois, pas quatre, comme le prétendent à tort certains – a deux retombées majeures, l’une du côté de la médecine, l’autre du côté de l’économie dite collaborative. Les deux sont en réalité inséparables. Sans les big data, l’internet des objets, la robotique et l’intelligence artificielle, il n’y aurait ni Uber ni transhumanisme. J’ai voulu mettre ce lien au jour, dans mon livre, pour qu’on comprenne enfin les enjeux multiples de cette révolution.

N’y a-t-il pas, derrière cet enjeu technophile, la remise en question de la définition même de notre humanité?

Oui, c’est le grand risque. L’université de la singularité créée par Google et dirigée par Ray Kurzweil veut, en hybridant l’homme avec la machine et la robotique avec l’intelligence artificielle, créer une véritable posthumanité. Projet délirant ou fantaisiste? Stephen Hawking, Bill Gates et Elon Musk l’ont pris assez au sérieux pour signer ensemble une pétition contre les dangers de l’intelligence artificielle. Or, ce ne sont pas précisément des technophobes…

Votre propos n’est-il pas aussi de rappeler le rôle essentiel de la philosophie dans ce type de débat fondamental? Le transhumanisme nous contraint à nous poser des questions ultimes, lesquelles sont aussi le moteur de la philosophie. Votre livre est aussi une méthode, un encouragement à s’intéresser au présent plutôt qu’au passé. Or, selon vous, la France actuelle est trop portée vers la nostalgie d’elle-même, incapable d’affronter l’avenir. Dire cela, est-ce la marque d’un philosophe de droite?

La première tâche de la philosophie consiste à penser son époque. Elle doit être, comme le disait Hegel, son temps saisi dans la pensée – «ihre Zeit in Gedanken erfasst». Est-ce de droite ou de gauche? J’avoue que ces catégories me paraissent totalement absurdes aujourd’hui, de sorte que je vous les abandonne bien volontiers. La vérité, qui n’est jamais ni de droite ni de gauche, c’est que nous vivons une troisième révolution industrielle, dont les deux retombées, la technomédecine et l’économie collaborative, vont bouleverser le monde davantage dans les cinquante ans qui viennent que dans les cinq mille ans qui précèdent.

Mais la nostalgie…

Oui, dans ce contexte, c’est vrai, je n’en peux plus des idéologies dépressives et des nostalgies de la IIIe République. J’avais envie de penser le monde nouveau dans lequel vont vivre mes filles, pas de pleurnicher sur la disparition de celui de mes arrière-grands-parents. Si c’est de droite, je veux bien être pendu sous un fraisier…

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: hebdo.ch

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