Santé connectée : l’État à la traîne des startups

La création et le lancement d’innovations dans le domaine de la santé doivent surmonter beaucoup trop d’embûches. Les entrepreneurs du secteur ont interpellé les politiques, qu’ils jugent trop timorés, lors du premier forum parlementaire de la santé connectée, à Paris le 29 mars dernier.

En France, la majorité des acteurs de la santé connectée sont des petites entreprises. N'ayant pas la force d'un groupe de pression établie, elles ont bien du mal à se faire entendre.

Si les technologies électroniques et numériques ont commencé à sérieusement révolutionner les pratiques de santé, elles ont pourtant encore du mal à se faire une place dans le monde médical. Car malgré les innovations permettant d’améliorer le retour des patients à domicile, le suivi des maladies chroniques, le diagnostic et la prévention de nombreuses pathologies, seulement 29% des Français utilisaient en 2015 des objets connectés grand public (baromètre Odoxa sur la santé connectée). La France accuse donc un retard qui est à prendre très au sérieux, retard dont les raisons sont multiples, selon les entrepreneurs de plus en plus nombreux sur ce nouveau marché : réglementation trop complexe, problème de modèle économique et manque de volonté politique à créer un marché.

Pour favoriser l’innovation et ne pas rater le coche de ce grand virage, il était temps pour les startuppeurs d’interpeller les élus sur le sujet. Le premier face-à-face formel entre jeunes « geeks » de la santé connectée et responsables parlementaires a eu lieu mardi 29 mars à Paris. Réunis par le premier forum parlementaire de la santé connectée (dont La Tribune était le partenaire média), startuppeurs et politiques ont pu débattre de leurs attentes et de leurs difficultés.

Certes, la santé est un sujet pour le moins sensible, comme le reconnaît le député-maire de Reims Arnaud Robinet dans son discours d’ouverture :

« Les responsables publics évitent trop souvent la question dont la dimension financière, avec celle du déficit de l’assurance-maladie, inquiète nos concitoyens. La santé souffre aussi de sa complexité et du grand nombre de ses acteurs, ce qui aggrave souvent le sentiment anxiogène des Français, lesquels préfèrent ignorer ces difficultés. »

Ce domaine ne mobilise qu’un petit nombre d’élus et souffre d’un immobilisme peu propice à l’innovation. Du coup, de nombreuses jeunes pousses ne parviennent pas à y trouver leur place. Il faut dire qu’entre les applications santé pour smartphone, les bracelets d’activité ou de géolocalisation pour les patients désorientés, le tensiomètre bluetooth, la cabine de téléconsultation médicale et le stimulateur cardiaque connecté, le marché est très large. Et d’un objet à l’autre, les modes de commercialisation comme les prises en charge diffèrent complètement.

Des solutions pas encore validées par la médecine

À la frontière du segment du bien-être, les applications santé et les outils d’automesure ou d’autodiscipline naviguent dans un marché en quête de crédibilité. Trop jeune pour être structuré, il manque de points de repère et d’interlocuteurs bien identifiés. Pour y pallier, les startuppeurs élaborent actuellement un label de qualité et ont créé France eHealthTech, la première association de jeunes pousses de la santé connectée. Jérôme Iglésias qui en préside la commission économique et industrielle se félicite d’avoir pu rassembler à ce jour 120 adhérents. Pour lui, le fort potentiel d’innovation de l’Hexagone souffre de nombreux obstacles.

« Nous avons d’excellentes formations d’ingénieurs et un tissu universitaire performant. Mais nous sommes dans un flou réglementaire assez fou. Et nous nous heurtons à un manque d’appropriation de nos innovations par les patients et les professionnels de santé. »

Il est vrai que sur ces solutions pas encore reconnues par le circuit médical, les entrepreneurs ne savent pas toujours quelles réglementations appliquer.

À l’inverse, lorsqu’il s’agit de dispositifs médicaux validés en pratique clinique, la réglementation française est claire, mais très exigeante. Voilà ce que souligne pour sa part Lucile Blaise, présidente de l’entreprise de dispositifs médicaux connectés pour les troubles respiratoires ResMed, établie à Saint-Priest (Rhône).

« Nous sommes confrontés à un parcours du combattant pour assurer la conformité de nos produits. ResMed a choisi d’implanter en France son centre d’hébergement et de suivi des données de tous nos dispositifs. La réglementation y est plus complexe et on se dit que si on est conforme ici, on le sera aussi dans les autres pays. »

Benjamin Pitrat est un pionnier de l’appropriation des technologies par le monde médical. Ce jeune médecin a fondé Ad Scientiam, une startup qui crée des outils pour permettre à la recherche de bénéficier des nouvelles possibilités des objets connectés. Pour lui, le marché arrive seulement à maturité.

« On voit apparaître de vrais outils de e-santé utiles dans la pratique médicale. La question qui se pose est celle du modèle économique. On ne peut pas demander aux médecins de surveiller les données de leurs patients sans être rémunérés. Le problème se pose aussi dans la télémédecine où les seuls actes médicaux rémunérés le sont dans le cadre d’expérimentations. Il me semble que nous allons vers un modèle sociétal où le patient va payer une partie des services de santé. »

Dans les discours sur la e-santé, le modèle économique est un sujet récurrent. Après avoir imaginé que les dispositifs connectés de santé seraient remboursés par l’assurance-maladie, les startuppeurs constatent qu’ils vont devoir trouver un autre type de financement : assurances privées, mutuelles, groupes pharmaceutiques, etc. Un exercice difficile dans un pays où les patients estiment que ce qui concerne leur santé doit être remboursé, mais refusent de livrer leurs données personnelles aux assurances et au secteur privé.

Marc Berrebi est président cofondateur de la PME eDevice, spécialisée dans la connexion entre dispositifs médicaux et professionnels de santé. Une entreprise établie à Mérignac (Gironde) qui a bien failli fermer avant de rebondir sur le marché américain. Pour lui, le retard du marché français est dû à un problème de culture et à un financement éparpillé :

« La culture de l’innovation est encore balbutiante en France. Quand on est une startup française, il est parfois plus simple d’aller frapper à la porte d’un géant américain qu’à celle d’une grande entreprise française. Il y a aussi une forme de traitement social de l’innovation qui éparpille les crédits sur de multiples expérimentations. Le crédit d’impôt recherche et les aides multiples soutiennent le développement des innovations, mais sans marché réel. Il faut arrêter de tester à petite échelle ce qui fonctionne dans d’autres pays. On gagnerait à soutenir le développement du marché par une meilleure réglementation et une prise en charge partielle des solutions. »

Une absence totale de vision politique

En France, la majorité des acteurs de la santé connectée sont des petites entreprises. N’ayant pas la force d’un groupe de pression établie, elles ont bien du mal à se faire entendre. Mais le 29 mars, certains responsables parlementaires ont accepté de relever le défi qu’elles posent. Ainsi, pour Laure de la Raudière, députée (LR) d’Eure-et-Loir, « la réglementation a été mise en place à un moment où la santé connectée n’existait pas encore, donc elle n’est pas adaptée. Le passage à une réglementation ajustée au monde connecté va changer fondamentalement le rôle de tous les intervenants dans le parcours de soins du patient. » Selon cette élue, le retard ne vient pas d’un manque de volonté, mais d’une absence totale de vision politique sur la révolution technologique dans la santé.

Quant au changement de paradigme annoncé dans la pratique médicale, Laurent Grandguillaume tient à alerter les autorités. Après avoir travaillé sur le dossier sensible du transport individuel soumis à la « pression numérique » d’Uber, le député (PS) de Côte-d’Or estime que ce mouvement technologique risque de provoquer des tensions sociales s’il n’est pas bien anticipé.

« Le numérique touche les professions et il nous faut inventer un modèle français qui permette de concilier l’agilité, la création mais aussi la protection des personnes. Si on n’anticipe pas les difficultés qui vont naître, on aboutira à des tensions sociales fortes qui empêcheront toute mutation. »

Sur la réglementation, l’élu rappelle que la complexification réglementaire ne vient pas toujours des politiques… et de pointer à cet égard ces amendements « prêts-à-voter » transmis par de grandes entreprises qui ont les moyens de payer des lobbyistes pour défendre leurs monopoles.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: latribune.fr

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