Emmanuelle Charpentier : «Dès qu’on manipule le vivant, il y a un risque de dérive»

Emmanuelle Charpentier, 47 ans, a effectué la majorité de sa carrière à l’étranger. La microbiologiste revient sur la technologie Crispr, sur laquelle elle a commencé à travailler dès 2009.

LE FIGARO. – Vous avez déjà reçu 35 prix et honneurs pour votre travail sur Crispr-Cas9. Comment vivez-vous toute cette médiatisation?

Emmanuelle CHARPENTIER. – C’est très exotique! Disons que ce n’est pas la raison pour laquelle j’ai fait de la recherche. En tant que chercheur, j’aime bien être isolée dans mon laboratoire avec mon équipe.

Qu’est-ce qui vous fait le plus plaisir dans le succès de Crispr-Cas9?

Le but initial d’un travail scientifique en biologie, c’est de comprendre le mécanisme de la vie. Mais on est encore plus satisfait lorsqu’on fait une découverte qui peut être reprise dans des applications intéressantes. J’ai persévéré dans cette voie de recherche parce que j’avais l’idée qu’elle pourrait être exploitée sur les cellules humaines et animales et offrir des pistes de traitement de maladies génétiques humaines. Aujourd’hui, la technologie Crispr-Cas9 peut être délivrée dans n’importe quel noyau, cellule ou organisme. C’est une très grande satisfaction de voir que la communauté scientifique l’utilise à bon escient, en biotechnologie et en médecine.

La technologie Crispr-Cas9 étant très simple d’utilisation et peu coûteuse, ne craignez-vous pas qu’elle vous échappe et soit utilisée à des fins en contradiction avec votre éthique personnelle?

J’y ai pensé, bien sûr. Je suis généticienne, et dès lors que l’on manipule le patrimoine génétique du vivant, on est sensibilisé à ce risque. Mais je n’y ai pas plus pensé que d’ordinaire. Ces questions ne sont pas nouvelles et il existait déjà avant Crispr des comités d’éthique dédiés. Certes, Crispr-Cas9 relance un peu le débat en raison de sa facilité d’utilisation. C’est pourquoi il est important que tous les acteurs de la société – les scientifiques, les cliniciens, les experts en éthique, le public – puissent comprendre les possibilités qu’offre cette technologie et les dérives possibles. De cette façon, on pourra prendre des décisions un peu plus ciblées dans les textes de régulation, qui sont assez globaux, tout en préservant la capacité d’innover dans la recherche. Je veux faire confiance aux systèmes de régulation en place pour définir des règles appropriées. Je serais très touchée si cette technologie était utilisée dans des dérives que j’estime inacceptables.

Des chercheurs chinois ont utilisé l’an dernier Crispr-Cas9 sur des embryons non viables dans l’objectif de corriger le gène causant la bêta-thalassémie. Cette intervention a réveillé la crainte, à terme, que la technologie ne soit employée pour modifier le génome humain dans ses caractéristiques transmissibles. Qu’est-ce que cela vous a inspiré?

C’est un peu compliqué. La fécondation in vitro existe et cette technologie implique la production d’embryons non viables. Dès lors, du point de vue de la recherche, une question se pose: est-ce que ces embryons peuvent être utilisés à bon escient pour la recherche? Mon problème avec ce papier, c’est que je ne sais pas comment les recherches se sont passées, s’ils ont eu l’autorisation préalable de procéder ainsi. Au Royaume-Uni, une étude similaire va être lancée, mais avec le feu vert des autorités. En tout cas, l’équipe chinoise a démontré par son travail que la technologie Crispr-Cas9 n’est pas encore prête pour ce genre de manipulation sur l’embryon (l’essai a été un échec, NDLR).

Quels sont vos prochains objectifs?

En fait au départ, je cherchais un mécanisme qui servirait de base à des méthodes anti-infectieuses et antibactériennes. Étrangement, cela m’a emmenée sur le terrain de la génétique, que j’avais un peu abandonné. Mais je serais encore plus satisfaite si je découvrais dans les bactéries d’autres mécanismes permettant de stimuler le système immunitaire contre les infections bactériennes.

Source Le figaro santé. Lire l’article ici.

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