Le « pirate » soigne la santé

Et si les nouvelles technologies permettaient de tisser du lien dans un système de santé où médecins spécialistes et généralistes peinent à garder le contact, où le malade se perd dans son parcours de soins, où la technique de plus en plus sophistiquée ignore souvent la dimension humaine de l’acte médical… C’est le pari du Hacking Health Camp de Strasbourg.

Un « hackathon », à Strasbourg, commence et se termine toujours de la même manière, le vendredi soir et le dimanche après-midi. Par une foule rassemblée dans un amphi, des pitchs (récits courts) taillés à la seconde près, un show mené à la baguette, rythmé par la musique et des olas. Mais entre ces deux séquences déjantées, c’est une autre partie qui se joue, dans une ambiance studieuse et d’apartés techniques, pendant 50 heures non stop. Parfois, on s’accorde une pause déjeuner, mais les boxes de pâtes voisinent plus souvent avec les ordinateurs et les boissons énergisantes. Au creux de la nuit, des développeurs pianotent sur leur clavier, des designers dessinent. Et ceux qui sont épuisés s’accordent un break de quelques heures ou s’assoupissent un instant sur une chaise ou un lit d’hôpital mis à disposition par un partenaire.

Donc, le « hackathon santé » organisé sous l’égide d’un mouvement lancé au Canada il y a quatre ans – le Hacking Health (lire ci-dessous)– a débuté vendredi à 19 h par une cinquantaine de pitchs d’une minute. Un moment insolite : on a vu des profs de fac, des médecins, des proches de patients grimper sur l’immense plateau d’un des amphis de la faculté de médecine et défendre leur projet. Face à eux, près de 400 personnes, des designers, des développeurs, des professionnels de santé prêts à passer jour et nuit à créer un prototype.

Développeurs et webdesigners ont planché sur 23 projets imaginés par des médecins ou des patients.    photo DNA – Marc Rollmann

« On est bien dans le mouvement de l’autonomisation du patient » qui devient « acteur » de son parcours de soins.

Les présentations passées, les équipes se sont constituées à 21 h. Les chefs de projet ont fait leur marché dans l’aula de la faculté, les designers et les développeurs ont choisi leur équipe. La sélection a opéré, avec quelques grincements de dents. 23 défis ont été retenus et les équipes pluridisciplinaires – 8 à 12 personnes – ont migré vers le Forum, un autre bâtiment de la faculté de médecine où les hackers (pirates) ont déployé leurs ordinateurs bardés d’autocollants.

Ces défis avaient des noms bien insolites (Fat Buster, Re-Mon, Fit my Feet, Quoi d’Neuf Doc…), mais en disaient long sur l’ambition de ce « hackathon santé », troisième du nom à Strasbourg. Donner une place plus grande au patient, en faire un acteur du système de santé. Retisser du lien entre médecin hospitalier et médecin spécialisé d’une part, médecin généraliste d’autre part. Accompagner le mouvement de la chirurgie ambulatoire. Construire une unité autour du patient dans un système de santé hyperspécialisé et cloisonné.

Le Dr Suzanne Saadat, médecin anesthésiste venue d’Ajaccio, a défendu vendredi la fin de vie à domicile. « Mourir sur un brancard dans un service des urgences au terme d’une longue maladie, c’est un échec. » Les objets connectés, la mise en réseau et la collecte de données en temps réel que permet le web pourraient contribuer à un suivi à domicile, même en soins palliatifs, avec l’aide de la famille, de médecins et d’infirmiers.

Une joyeuse colonie prise au sérieux par les grands acteurs de la santé

Banco, des designers l’ont suivie, un chirurgien qui souhaite travailler sur le suivi postopératoire l’a rejointe. Le projet « Continuum » a fait son chemin tout le week-end, et a été primé deux fois. « On est bien dans le mouvement de l’autonomisation du patient et des proches, où ils deviennent acteurs et se trouvent placés au centre de l’offre de soins. »

Le Dr Denis Graff, médecin anesthésiste à la clinique Rhena (Strasbourg), est venu, lui, avec l’étonnante idée d’utiliser la réalité virtuelle dans le domaine de l’hypnose médicale. Il pratique cette discipline depuis quelques années en bloc opératoire. « Les stimulations par l’image, par le son, des univers particuliers peuvent contribuer à apaiser un patient. » À réduire l’effet délétère de l’adrénaline, du cortisol, à diminuer la quantité de médicaments anesthésiques et antalgiques. Des développeurs ont planché pour créer un univers adapté à ce projet, des designers graphiques et sonores ont mobilisé leurs compétences. Maeva et Sophie, deux jeunes graphistes qui ont participé au projet, étaient ravies dimanche matin : leur enthousiasme et leur grand sourire effaçaient la fatigue d’une nuit blanche. Dimanche après-midi, le prototype de l’Hypno 3D, testé avec un casque d’immersion type Oculus Rift, a été présenté devant un jury et primé trois fois.

Le hackathon a beau avoir des allures de joyeuse colonie ; l’événement est pris au sérieux par les géants de l’industrie pharmaceutique, de l’équipement médical et du financement de l’innovation santé (des « accélérateurs » comme l’allemand Arena 42), des incubateurs (SEMIA), des acteurs publics (la BPI).

Sanofi a dépêché son responsable innovation France à Strasbourg. Cela fait quelques années que le groupe pharmaceutique est convaincu qu’une démarche collaborative et ouverte, qui s’appuie sur un travail associant l’expérience des patients, nouvelles technologies et professionnels de la santé est une équation gagnante. « J’ai excessivement envie d’être là », insiste Emmanuel Capitaine qui participe pour la deuxième fois au hackathon de Strasbourg. « Nous savons innover dans le médicament, nous savons désormais qu’il faut aussi innover dans l’accompagnement du patient. » Sanofi soutiendra l’un des 23 projets (Activ Diab, une plateforme pour diabétiques) pour lui ouvrir des portes, l’aider à définir un business model, à préparer l’arrivée sur le marché. Dans ses cartons, le groupe a aussi un projet de « pilulier connecté ».

Si demain, vous êtes amenés à préparer à domicile votre opération de la cataracte en vous aidant d’une application web, avec des notifications qui vous rappellent les étapes importantes pour ne pas basculer dans le quota des patients dont l’intervention est reportée in extremis ; si l’on vous glisse un casque d’immersion sur la tête pour vous entraîner dans un univers apaisant, si des médecins hospitaliers suivent la tension, la température, la progression d’une cicatrisation ou l’intensité d’une douleur via une plateforme sécurisée, sachez que tout cela aura, peut-être, été inventé lors d’un hackathon, à Strasbourg.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: dna.fr

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