« La société des machines ne pourra pas ne pas être régie par les humains »

Les machines intelligentes s’imposent chaque jour davantage. Aucun doute qu’elles ne bouleversent le monde que nous connaissons aujourd’hui… Et malgré l’actuelle euphorie technologique, certains craignent déjà qu’elles puissent échapper aux humains, voire qu’elles en prennent le contrôle.

Charles-Édouard Bouée, PDG de Roland Berger, est diplômé de l’École centrale de Paris, titulaire d’un MBA de la Harvard Business School et licencié en droit (université de Paris-Sud, Paris XI).

Il possède plus de vingt ans d’expérience dans le conseil de direction générale et dans la banque. Il a commencé sa carrière dans le domaine des fusions-acquisitions à la Société Générale, à Paris puis à Londres, avant de rejoindre, comme vice-président, un grand cabinet de conseil en stratégie anglo-saxon. Patron des activités de Roland Berger en « Grande Chine » depuis 2006, il en devient président Asie en 2009, avant de rejoindre l’année suivante le comité exécutif du groupe. Depuis juin 2014, Charles-Édouard Bouée est PDG de Roland Berger, devenant ainsi l’un des rares Français à diriger une entreprise allemande. Il est l’auteur de Confucius et les Automates (Éditions Grasset, 2014).

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LA TRIBUNE – Dans le livre que vous avez écrit, vous anticipez un monde futur dans lequel les machines intelligentes joueront un rôle clé…

CHARLES-ÉDOUARD BOUÉE – En effet, je pense que les prochaines années seront marquées par les progrès exponentiels de l’intelligence artificielle. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des machines seront aptes à réaliser des tâches et remplir des missions à valeur ajoutée, en lieu et place des êtres humains. Jusqu’à maintenant, les robots, les automates industriels effectuaient des travaux répétitifs, dangereux ou fatigants pour l’homme.

Progressivement, l’intelligence artificielle va investir des fonctions demandant de la réflexion, une somme énorme de connaissances, le traitement de masses de données très importantes, pour aboutir à des formes de décision. Les machines intelligentes feront de plus en plus partie de notre quotidien, qu’il s’agisse de la traduction instantanée qui va supprimer la barrière des langues, des robots compagnons capables d’interagir avec des humains, des progrès du langage naturel entre l’homme et la machine, de l’informatique cognitive, des protocoles de communication des machines entre elles… Il serait erroné de croire qu’il ne s’agit que de technologies comme les autres. Elles changeront le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui, et les entreprises sont aux premières loges de ces transformations, puisque c’est là que se déroulent des processus, des tâches, des mécanismes de décision complexes dans lesquels l’intelligence humaine sera assistée, et dans certains cas suppléée par celle des machines.

Cette évolution vers la machine intelligente suscite beaucoup de réserves, voire de craintes, y compris chez ceux qui développent de nouveaux outils d’intelligence artificielle. Ils évoquent le risque de perte de contrôle par l’homme, ce qui pourrait même entraîner notre civilisation vers sa perte. Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes aujourd’hui dans une période d’euphorie technologique, comme cela s’est d’ailleurs produit au début de toutes les révolutions industrielles précédentes. Il y a par conséquent une certaine dose d’utopie dans les bienfaits futurs des nouvelles technologies de l’informatique, de la santé ou de l’intelligence artificielle. Néanmoins il ne faut pas en mésestimer les apports largement positifs, qu’il s’agisse des possibilités qu’elles offrent pour soigner, réparer le corps humain, accélérer les processus de décision, apporter des services nouveaux à la société tout entière, comme cela commence à être le cas. Que peut-on craindre ? Que les machines prennent un jour le pouvoir sur l’homme, qu’elles échappent à son contrôle, qu’elles puissent être détournées de leurs fonctions par des organisations hostiles, que la digitalisation des rapports entre les hommes les pousse dans une sorte de solitude sociale, que les applications de l’intelligence artificielle dans le domaine de la défense aboutissent à la création de robots guerriers, agissant de leur propre initiative… Ce sont effectivement des risques potentiels, mais il me semble que l’intelligence humaine est capable de les maîtriser.

De quelle façon ?

À un moment donné, il faudra bien que les dirigeants politiques, les chefs d’entreprise, les juristes, les philosophes, les sociologues, mais aussi la société civile entrent dans le jeu pour faire en sorte que le développement des machines intelligentes ne menace pas les fondements de nos organisations politiques, économiques, sociales. La société des machines ne peut pas ne pas être régie par les humains. Il faudra probablement un cadre réglementaire pour contrôler leur « liberté », un statut juridique, voire une autorité internationale pour fixer les règles et déterminer les champs d’application de ces machines intelligentes, un peu à l’image de ce que fait l’Organisation mondiale du commerce dans le domaine des échanges internationaux. Cela ne veut pas dire qu’il ne faudra pas réinventer un certain nombre de choses, dans la cité ou dans l’entreprise. L’homme est un animal social, il a besoin de vivre en interaction permanente avec ses congénères, ce qui fait que je doute que son avenir soit limité à un face-à-face avec les machines. Si malheureusement cela arrive, alors oui, le règne de l’intelligence humaine sur le monde serait menacé, ce qui conduirait à une grande régression de l’espèce humaine.

La transition numérique dans laquelle nous nous engageons est aussi un défi économique, notamment pour les entreprises. Beaucoup de ces nouvelles technologies sont développées aux États-Unis, en Chine, au Japon. L’Europe risque-t-elle d’être mise hors jeu ?

Nous sommes à un moment clé pour les entreprises européennes. La digitalisation progressive de l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis la conception, les systèmes de production, les services et jusqu’à la logistique, est une condition essentielle du maintien de la productivité et des performances de nos industries. Le digital représente donc un enjeu majeur. Une étude commandée par la Fédération des industries allemandes (BDI) et réalisée par Roland Berger, pose clairement ces enjeux : si l’industrie européenne investit massivement dans la transformation digitale, elle pourrait voir sa valeur ajoutée augmenter de 1 250 milliards d’euros d’ici à 2025. Si elle ne le fait pas, elle pourrait voir disparaître, à la même échéance, 605 milliards d’euros de valeur ajoutée et l’Union européenne pourrait déplorer un rétrécissement de 10 % de sa base industrielle.

Comment éviter ce scénario noir d’un dépérissement industriel de l’Europe ?

La première action consiste à sensibiliser davantage les entreprises européennes à ces enjeux afin qu’elles accélèrent leurs investissements. Mais ce n’est pas suffisant. L’Europe doit aussi travailler à la standardisation de l’économie digitale. C’est la meilleure façon d’assurer l’interopérabilité des systèmes, de réaliser des économies d’échelle et d’améliorer les marges.

La transformation digitale se jouera dans quatre dimensions : la maîtrise et l’analyse des données qui améliorent les processus de décision ; l’intelligence artificielle qui permet aux systèmes de production de s’auto-organiser dans des conditions de fiabilité améliorées ; la connectivité au sein de l’ensemble de la chaîne de valeur, au travers d’infrastructures mobiles ou à large bande et qui raccourcit les temps de production et d’innovation ; l’accès direct au client par l’Internet mobile, ce qui ouvre de nouvelles gammes de services.

L’association de ces quatre leviers de transformation va provoquer une modification sans précédent des business modèles et une réorganisation d’industries entières. À la chaîne de valeur plutôt rigide qui relie les fabricants de composants, les intégrateurs de produits finis et les clients finaux, vont progressivement se substituer des réseaux dynamiques de valeur ajoutée, associant fournisseurs, intégrateurs, plates-formes technologiques, pourvoyeurs de services de mobilité, clients, en interaction permanente.

Les grandes entreprises industrielles, à l’image de leurs concurrentes américaines, devront pratiquer de façon intensive « l’excubation » : s’entourer d’un réseau de startups technologiques, dont elles encouragent et financent la création et le développement, afin d’aller plus vite dans la recherche et l’innovation concernant les technologies de l’avenir, plutôt que d’essayer de ne compter que sur leurs propres forces.

Croyez-vous au risque « d’ubérisation » de l’économie européenne ?

« L’ubérisation », c’est le fait de voir un « outsider » capter une partie de la valeur ajoutée, voire inventer une nouvelle façon de produire et de vendre. Grâce à la connectivité et à la digitalisation, de nouveaux entrants peuvent en effet briser la chaîne de valeur dans les plus fines de ses composantes et grâce à la baisse des coûts de transaction, ils peuvent réassembler les éléments de cette chaîne d’une façon totalement nouvelle. Le secret de la réussite de ces nouveaux acteurs est d’avoir parfaitement compris les règles du jeu digital et d’avoir pris possession de lieux stratégiques avant les autres.

Une raison de plus pour que l’industrie européenne mobilise ses forces. Il y va de sa survie. Mais les gouvernements européens doivent aussi défendre leur propre agenda, notamment en créant les conditions d’un marché unique du digital, en abaissant les obstacles réglementaires et en harmonisant les règles de protection des données qui sont encore aujourd’hui trop disparates pour être efficaces. Il faut aller vers la création de clusters européens, vers le lancement de projets coopératifs afin de rassembler les compétences au sein d’une Vallée digitale européenne. C’est à ces conditions que l’industrie européenne pourra lutter à armes égales avec ses grands concurrents mondiaux.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: latribune.fr

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