Wake up or die ! Interview du Dr Laurent Alexandre

Chirurgien urologue de formation, il a arrêté d’exercer pour se faire entrepreneur : ses centres d’investissement vont de l’internet médical (il a fondé Doctissimo) au séquençage du génome (il dirige DNAVision, une start-up belge qui se définit comme le leader européen en ce domaine).

En quoi une entreprise comme DNAVision va-t-elle faire évoluer la médecine?

Le séquençage est structurant pour la médecine. Une tumeur, c’est 20 000 milliards d’informations. Aucun cerveau humain ne peut traiter autant d’informations pendant une consultation de 10 minutes. Par la montagne de données qu’il génère, le séquençage organise le transfert du pouvoir médical vers les algorithmes et les sociétés qui contrôlent l’intelligence artificielle. C’est en cela qu’il organise une mutation radicale de l’exercice médical. À terme, on va vers la perte par les médecins du pouvoir médical, et c’est quelque chose dont ils n’ont pas pris la pleine mesure.

C’est un cri d’alarme ?
J’alerte beaucoup les médecins. J’essaie de les convaincre qu’il se passe quelque chose qu’il faut regarder plus attentivement. Mais le corps médical est très éclaté, les médecins étant très individualistes. Il n’offre pas de réflexion prospective, pas d’espace où l’on raisonne à 10 ans.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour créer ces espaces ?
Il faudrait rajeunir les organisations professionnelles et le mandarinat. La médecine d’aujourd’hui est une discipline où les gens de ma génération, qui sont des gens âgés, ont le pouvoir, alors qu’il faudrait le donner aux jeunes. C’est comme si dans l’informatique on avait gardé pendant 30 ans des cobolistes [COBOL est un langage informatique créé en 1959, ndlr], au lieu de faire venir des spécialistes du Web.

Pensez-vous que les jeunes médecins sont préparés à la révolution que vous prédisez ?
Ils sont très mal formés. La formation des jeunes médecins est faite par des gens qui sont tout à fait respectables sur le plan professionnel, mais qui sont assez peu portés sur le futur. Par exemple, la réflexion des jeunes médecins sur la robotisation intégrale de l’acte chirurgical n’a pas commencé. On continue à leur apprendre la cousette alors que la mutation chirurgicale est en route, et que vers 2035, on ne touchera plus un malade.

Ce monde où on ne touchera pas les malades, c’est presque un monde où il n’y aura pas besoin de médecins. Qu’est-ce qui va rester ?
Entre la robotisation intégrale de l’acte chirurgical et le développement des systèmes experts, qui sont seuls capables de traiter des milliers de milliards d’informations, on peut en effet réfléchir à ce qui va rester au médecin. Est-ce qu’il va devenir un coach, un soutien psychologique, un coordinateur, un manager de soins ? Il y a plusieurs scénarios, et le futur sera ce que les médecins en feront. Mais s’ils ne se secouent pas, s’ils ne font pas plus de prospective, la messe est dite, le corps médical sera vassalisé, bien plus paupérisé qu’aujourd’hui. Le pouvoir médical sera dans les mains des GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon, ndlr]. Le médecin aura en 2030 le statut de l’infirmière en 2015.

Ce que vous décrivez semble surtout s’appliquer au monde de la médecine de pointe, mais le travail du généraliste n’est-il pas destiné à rester ?
Je pense qu’un système expert dans le cabinet du généraliste pourrait faire beaucoup de bien aux patients. Au moins autant que chez le spécialiste. Parce qu’aujourd’hui la rationalité du parcours de soin n’est pas optimale, c’est le moins qu’on puisse dire.

Mais dans le travail d’un généraliste, il y a une forte composante sociale. L’algorithme sera-t-il capable de le prendre en charge ?
Ça, c’est le travail d’une assistante sociale.  Il n’y a pas besoin d’être médecin avec bac+15  pour être assistante sociale. Le travail d’un généraliste a deux facettes : assistante sociale  d’un côté, et c’est à la portée d’un bac+3.  Ce n’est pas la peine d’apprendre comment fonctionne une mitochondrie. Et puis il y a le travail technique, qui, lui, sera nécessairement modifié par cette médecine algorithmique.

Vous nous annoncez donc la mort du généraliste ?
Là encore il y a plusieurs scénarios.  Soit le généraliste se contente d’être une assistante sociale, soit il devient un coordinateur, avec des compétences informatiques plus fortes et des compétences en économie de santé. Mais cela suppose un changement radical dans l’organisation des études, une élévation du niveau des généralistes, des formations complémentaires. C’est malheureusement le scénario le moins probable.

Est-ce que c’est forcément mauvais pour le patient ?
Non. Mais en tant que médecin, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’un autre scénario pourrait être possible.

Source: What’s up Doc. Lire l’article dan son intégralité ici.

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