Santé : le numérique en pleine forme

Objets connectés, télémédecine, utilisation de la nanotechnologie dans la recherche, notamment contre les maladies dégénératives… Quels sont les avancées réelles, les risques et les espoirs pour demain ?

Passer un test d’urine grâce à son smartphone, dépister un mélanome à partir d’une capture d’image, se faire livrer un défibrillateur par drone ou prédire certaines maladies grâce à un séquençage de l’ADN… Associé au numérique, aux technologies de la miniaturisation et de l’électronique, le domaine de la santé est en plein bouleversement. Et loin des fantasmes futuristes, on peut s’imaginer bientôt un corps connecté, mesuré, ausculté à distance, et pourquoi pas aussi transformé.

Aujourd’hui, nous n’en sommes pas là. Pour le grand public, la santé connectée rime surtout avec une myriade d’objets qui ont inondé le marché depuis deux ou trois ans. Traqueurs d’activité et podomètres qui comptent les pas et calculent la fréquence cardiaque ; balance connectée qui détaille le poids, la masse graisseuse ou le rythme cardiaque ; appareils mesurant la qualité de l’air, la météo du jour et vous informant sur les évolutions des mesures dites «vitales». Chez les fabricants, on parle de bien-être et de prévention. «Nous sommes un peu la brosse à dents de la nouvelle technologie, témoigne Alexis Normand, responsable des relations avec les acteurs de la santé chez Withings, une des sociétés pionnières dans le secteur des objets connectés. En informant, s’il y a une prise de poids par exemple, pour diminuer les risques par la suite.» Autre fournisseur de produits connectés, Medisana, dont le directeur, Philippe Hanquer, complète : «En fait, ce sont des appareils classiques qui sont passés au connecté. L’intérêt, c’est d’avoir une visibilité des différentes données vitales puis de les corréler ; par exemple voir si une prise de poids est accompagnée d’une montée de tension et réagir en conséquence.»

Devant cette avalanche de nouveautés, les professionnels de santé sont souvent mal à l’aise. Les choses sont allées vite, questionnant la place du médecin, sans être contrôlées par les autorités. En février, un livre blanc a été publié par le Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom). Il réclame plus de régulation, plus d’information pour les consommateurs. Car aujourd’hui aucune certification ou label officiel ne garantit l’utilité ou la fiabilité de ces objets connectés, souvent à mi-chemin entre la santé et le bien-être.

«On fait du jogging avec le patient»

Le vice-président du Cnom, Jacques Lucas, est formel : «On a vu apparaître ces objets et applications, soutenus par une demande des patients, une production industrielle et un très vif intérêt de certaines entreprises américaines [comme Google et son projet Google X, ndlr]. Ça commence avec des dispositifs relatifs au bien-être, à la mesure de soi. On veut entretenir sa forme physique, se surveiller, améliorer ses performances, on fait du jogging avec une montre cardiofréquencemètre reliée à un smartphone puis les données vont ensuite sur une plateforme […]. Mais on peut se demander quelle est la frontière entre le gadget et l’utile ? A partir de quand la mesure de soi devient vraiment utile pour la santé ?» Dans le débat se pose également la question du stockage des données et de leur marchandisation. Il faut que le consommateur se renseigne : où sont hébergés ces renseignements ? Comment peuvent-ils être utilisés ?

Pour les entreprises qui travaillent en télémédecine – c’est-à-dire dont l’activité est réglementée par un cadre légal, issu du code de la santé publique -, la loi oblige à stocker les informations dans des bases de données, agréées par le ministère de la Santé. C’est le cas d’Astus, une entreprise grenobloise qui a imaginé une application pour surveiller les personnes hospitalisées à domicile : leur température, taux d’oxygène dans le sang, pression artérielle, fréquence cardiaque, glycémie, poids…

«Nous nous chargeons de valider la fiabilité des capteurs proposés, explique Dominique Hénoff, le chef de projet, puis notre application crypte et stocke toutes les données, auxquelles les professionnels de santé ont ensuite accès. Ainsi, ce sont les données qui voyagent et non les patients.» Enregistrer ses battements de cœur grâce à un stéthoscope puis envoyer le fichier audio à son médecin, prendre un rendez-vous vidéo suite à une prise de poids… «Cela va permettre de garder les gens chez eux plus longtemps et il y en a vraiment besoin, notamment dans la surveillance des pathologies chroniques et au long cours, auxquelles notre société est de plus en plus confrontée.»

Aujourd’hui l’application est validée et entre dans une nouvelle phase d’essais cliniques. Astus y travaille depuis 2007. «Il faut être très patient en télémédecine. Il faut convaincre les professionnels hospitaliers», détaille Dominique Hénoff. Rien à voir avec le monde des objets connectés qui s’est rapidement fait une place sur le marché et auprès du grand public.

«ThermoFlash» connectés pendant la crise Ebola

Autre entreprise française de télémédecine, Visiomed a imaginé les ThermoFlash, ces thermomètres sans contact qui ont servi pendant la crise Ebola. Certains étaient connectés. «La surveillance collective peut permettre de détecter des épidémies de façon précoce. Déceler des signaux, voir dans quelle région il y a un coup de chaud», raconte Eric Sebban, le PDG.

Mais tous ces objets sont seulement la partie émergée de l’iceberg. Là où la santé va effectuer le plus de progrès, c’est surtout dans le domaine de l’électronique et de la miniaturisation. Ainsi, bientôt, on pourra se servir de son téléphone comme d’un laboratoire miniature. Connecté, il pourra rendre des diagnostics à partir d’un fond de l’œil ou faire une analyse d’une goutte de sang. Sans téléphone cette fois-ci, mais à partir de capteurs, on pourra détecter une anomalie de mouvement et les prémices d’une maladie dégénérative. Autre champ de possibilité, la numérisation de l’ADN. Aujourd’hui, grâce à des tests génétiques, on peut déjà déterminer s’il existe un terrain favorable à certains cancers. Ce n’est qu’un début et on peut envisager que bientôt, chacun d’entre nous possédera une espèce de cartographie génétique pour estimer ses risques de santé plus précisément.

Le transhumanisme, Digne des techno-utopies

A Grenoble, le laboratoire Clinatec effectue des recherches dans ces domaines et plus particulièrement sur les maladies neurodégénératives et le traitement des cancers. Comment se servir de l’électronique et des nanotechnologies pour mieux comprendre les pathologies ? Les chercheurs ont par exemple introduit dans le cerveau d’un patient un mini-morceau de silicium pour prélever l’empreinte d’une couche cellulaire cérébrale et l’étudier. La technologie a été brevetée depuis. Directeur de Clinate, François Berger réagit : «On nous parle de santé connectée, mais l’espoir de demain, en vérité, c’est la santé digitale. La santé connectée, c’est le rêve des géants du Web, de Google !» Avant de poursuivre : «Il va y avoir transformation du corps et c’est une opportunité fantastique mais il faut un cadre légal, voir comment on intègre ces objets au vivant, valider l’intérêt avec des essais cliniques et intégrer une dimension sociétale et médicale à ces innovations.» Un discours de prudence, car cette santé high tech nourrit bien des débats éthiques, et des fantasmes aussi.

A la pointe de ces spéculations fantasmagoriques : le transhumanisme, un mouvement digne des techno-utopies qui abondent dans la SF. Le terme serait d’ailleurs apparu pour la première fois chez Julian Huxley, biologiste et frère de l’auteur du Meilleur des mondes. Le programme donne froid dans le dos : un nouvel homme hyperconnecté, voué à se perfectionner ad vitam aeternam, comme un logiciel. Et à terme, rien de moins ambitieux que la mort de la mort.

Mais revenons à nos professionnels de santé… A la Cnom, le discours est plus raisonné, et forcément moins vendeur. «La société change. On voit émerger de nouveaux modèles, analyse Jacques Lucas, et tout l’enjeu est d’accompagner ces changements, sans sombrer ni dans une technophilie fascinée, ni dans une technophobie grincheuse.»

L’article dans format original est disponible  en cliquant ici.

Source: liberation.fr

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