Quelles perspectives pour les grands programmes de santé digitale ?

Si Steve Jobs avait été médecin, il aurait déclaré en 2007 : « Aujourd’hui, Apple réinvente la médecine » et se serait davantage positionné comme successeur de Pasteur que d’Alexander Graham Bell. Mais la révolution médicale digitale n’aura réellement lieu que si elle se professionnalise et s’intègre pleinement dans le système de soins.

Car effectivement, le smartphone entraîne un changement de paradigme dans la médecine. Considérons le cas des maladies chroniques. Le médecin rencontre un patient, pose un diagnostic, rédige une ordonnance, et fixe la date du prochain rendez-vous. Le patient file ensuite dans la nature, et ne donne plus vraiment de signe de vie entre deux rendez-vous sauf éventuellement si un problème se manifeste.

Pour la première fois dans l’histoire, le patient va pouvoir être accompagné et éventuellement suivi entre 2 visites chez son médecin. Les enjeux de cet accompagnement sont gigantesques puisque nous allons pouvoir cranter significativement en termes de santé publique.

Revoir la relation entre le patient et son médicament

Tandis que l’industrie pharmaceutique cherche désespérément de nouveaux médicaments plus efficaces et mieux tolérés, un patient sur deux ne les prend pas correctement. Ce problème « d’observance thérapeutique » est colossal et ne se limite pas à un simple « oubli » de la part du patient, mais résulte souvent d’une démarche consciente, à défaut d’être volontaire.

Dans ce domaine, les technologies numériques peuvent apporter une aide incroyablement précieuse allant du simple rappel de prise de médicaments (par une application mobile jusqu’à des mécanismes plus sophistiqués pouvant intégrer des puces comestibles dans chaque comprimé) jusqu’à l’accompagnement psychologique. Car c’est de psychologie dont il est question.

Le digital permet dans certains cas de faire prendre conscience dans le cas d’un accompagnement global du patient de l’intérêt pour lui (et non simplement pour contenter son médecin) d’une prise régulière de ses comprimés. Par exemple, dans l’hypertension artérielle, une maladie grave, mais non douloureuse, et qui requiert un traitement à vie, un suivi digital permet de montrer au patient en temps réel que sa bonne observance médicamenteuse à laquelle s’ajoute une modification des règles de vie conduit à une amélioration de certains chiffres tensionnels abscons, mais surtout une amélioration de son espérance de vie, un intérêt facilement compréhensible. Et ces années de vie gagnées peuvent être calculées et affichées en temps réel par un logiciel sur la base de la baisse de pression artérielle constatée.

Améliorer les facteurs de risques cardiovasculaires

« Mangez moins, bougez plus ! » On ne compte plus les initiatives des pouvoirs publics de tous les pays depuis des dizaines d’années pour tenter de faire changer les comportements.

Cet été, l’American Heart Association, une de plus grandes et influentes associations de cardiologues au monde a publié une analyse dans la prestigieuse revue « Circulation » de l’efficacité du digital dans l’amélioration des facteurs de risques cardiovasculaires : poids, activité physique, tabac, hypertension artérielle, diabète, et cholestérol.

La conclusion varie d’un facteur de risque à l’autre, mais montre des signes palpables d’efficacité tout en relevant l’absence d’études cliniques sérieuses, sur de grandes populations de patients, avec un suivi au long terme.

En parallèle, la Société Européenne de Cardiologie dénonce également que les médecins sont perdus dans l’offre disponible et sur la manière de s’en servir. Une simple application pour arrêter de fumer est-elle efficace seule ou doit-elle s’inscrire dans un programme plus complet ?

Dans ce domaine, imaginons ce que pourrait donner une application mobile incitant les patients à prendre soin d’eux, développée par une entreprise comme King, auteur du jeu vidéo Candy Crush Saga, véritable blockbuster, et qui utiliserait les mêmes mécanismes addictifs pour nous inciter à changer nos habitudes et prendre soin de nous.

Assurer un suivi ambulatoire du patient

La prise en charge ambulatoire – c’est-à-dire en dehors de l’hôpital – du patient est une priorité absolue pour essayer de faire faire des économies à notre système de soins, mais surtout pour permettre à certains patients de retrouver un semblant de qualité de vie.

Le digital a montré son intérêt à de nombreuses reprises au travers de pilotes financés au niveau régional. Un des plus beaux succès français est incontestablement le projet de télé-suivi du patient insuffisant cardiaque Cardiauvergne, qui a montré grâce à un suivi à distance avoir divisé la mortalité par 2 et les hospitalisations par 3 chez ces patients fragiles et qui ont une très mauvaise qualité de vie.

Mais le financement de ces projets régionaux est encore très incertain et nombreux sont ceux qui périclitent de ce fait. Par conséquent, malgré avoir prouvé leur efficacité, aucune de ces solutions ne parvient réellement à s’imposer à l’échelle nationale, voire internationale, ce qui pourtant leur permettrait enfin de devenir rentables.

Quelles sont les perspectives ?

Pour ne pas se limiter à quelques gadgets vendus dans un Apple Store, la santé digitale doit se professionnaliser. Il appartient à de grands acteurs traditionnels comme l’industrie pharmaceutique, des dispositifs médicaux, et les assureurs, ou à des acteurs de santé émergents comme les géants de la technologie de se saisir du sujet et de mettre en place des programmes d’évaluation sérieux avec des études cliniques, et de les déployer.

Il est essentiel en effet d’évaluer chez quels patients une solution médicale digitale est efficace, pendant combien de temps et dans quelles conditions. Ces résultats devront ensuite être soumis à la communauté scientifique, puis aux autorités sanitaires pour être challengés. Ce n’est qu’à ces conditions que le corps médical pourra réellement se l’approprier.

L’industrie pharmaceutique, habituée à des cycles de développement extrêmement longs (supérieurs à 10 ans) devra s’adapter ou plus probablement créer des structures dédiées pour absorber le choc culturel nécessaire pour pouvoir proposer rapidement des produits d’une durée de vie de quelques mois, quelques années tout au plus.

Les géants de la technologie pourront s’appuyer de leur côté sur leur incroyable capacité à imposer des standards, réglant ainsi les problèmes d’interopérabilité des systèmes, un frein majeur à la transposition à grande échelle des initiatives locales.

Des alliances entre ces grands acteurs seront très probablement nécessaires.

Il appartiendra ensuite aux pouvoirs publics et aux mutuelles d’accepter d’évaluer ces innovations médicales dans des délais très rapides, voire d’être partie prenante à leur conception, au risque de voir ces technologies devenir obsolètes, et cerise sur le gâteau, de les intégrer dans le remboursement des soins.

Enfin, les sociétés savantes joueront un rôle décisif en intégrant ces solutions dans leurs grandes recommandations au même titre que certains médicaments.

Il ne reste plus alors qu’à convaincre les médecins et les patients d’accepter ces nouvelles thérapies.

Les perspectives de la santé digitale ne reposent donc pas sur la sortie d’une énième technologie digne du prochain épisode de la Guerre des Étoiles, mais de son adoption par les grands acteurs de la santé et son intégration ensuite dans le système de soins. Un challenge bien plus difficile.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source:

Burke LE, et al. Current Science on Consumer Use of Mobile Health for Cardiovascular Disease Prevention: A Scientific Statement From the American Heart Association, Circulation. 2015 Aug 13.

Cowie et al., e-Health : a position statement of the European Society of Cardiology, European Heart Journal 2015.

 

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