« Il faut voir la santé comme un investissement »

Lobbying des industriels, transparence, prix des médicaments… Alors que l’Europe fête les cinquante ans de sa législation sur la santé, récemment renforcée, L’Usine Nouvelle a pu échanger en exclusivité avec le « patron » de cette réglementation, Martin Seychell, directeur général adjoint pour la santé, à la Direction générale de la santé et de la sécurité alimentaire de la Commission européenne.

L’Usine Nouvelle : la Commission Européenne a-t-elle réglé les problémes de lobbying et de transparence avec sa nouvelle législation ?

Martin Seychell : Ce sont des questions que nous prenons très au sérieux. Car le système peut fonctionner seulement s’il y a de la confiance entre le régulateur, l’industrie, les patients, les professionnels de santé. Nous avons des règles très claires sur la façon dont nous interagissons avec toutes les parties prenantes.

Bien sûr, nous devons comprendre le point de vue de l’industrie, qui est un partenaire important. Elle peut faire ressortir des problèmes sur le fait de savoir comment notre législation est mise en œuvre, si elle a un impact sur la compétitivité, les emplois… Mais nous devons nous assurer d’entendre toutes les voix, en particulier les associations de patients, organisations professionnelles, et ceux qui représentent des intérêts sociaux, qui sont très souvent moins bien financés.

Leur lobbying est donc moins puissant que celui de l’industrie…

C’est évident. Mais le point de vue des patients est particulièrement précieux. Pour moi la médecine personnalisée désigne le soin orienté sur le patient. Nous devons être proactifs pour nous assurer d’avoir également entendu leur version de l’histoire.

Comment parvenez-vous à concilier les intérêts ?

Nous avons mis en place le Health Policy Forum, au sein duquel toutes les parties prenantes, y compris les grandes et petites entreprises, peuvent dialoguer. Car nous partageons tous le même but : avoir le plus haut niveau de santé et les meilleurs traitements possibles pour nos citoyens. Mais nous avons aussi besoin d’une industrie en bonne santé. Car au bout du compte, ce sont des emplois et le secteur de la santé représente 10% du PIB dans l’Union Européenne. Donc notre politique est : écoutons, mais soyons très prudents car nous ne sommes pas sous influence.

Comment jouez-vous la carte de la transparence ?

Dans toutes les structures de l’Union Européenne, il y a un registre des lobbies. Nous encourageons fortement chaque personne ou entité désirant nous rencontrer à le signer. Tous les commissaires européens et directeurs généraux ont publié proactivement les réunions qu’ils ont eues avec des parties prenantes. Et à tous les niveaux, nous avons une politique très ouverte d’accès aux documents.

Des scandales sanitaires comme le Mediator pourront-ils être ainsi évités ?

Nous devons travailler à tous les stades du cycle du médicament. Pour nous assurer que les preuves fournies et disponibles pour un dossier soient les plus complètes. Que nos règles très claires portant sur l’autorisation du produit à l’échelle européenne et nationale soient ensuite appliquées et respectées partout.

Enfin, la pharmacovigilance est très importante pour s’assurer que nous relevons, dès que possible, chaque signal que quelque chose ne se passe pas correctement une fois le médicament sur le marché. C’est très important, et nous avons récemment renforcé cette législation pour nous assurer que même les petits signaux venus de médecins, de patients, soient détectés. C’est ce que nous avons appris du passé. Et, pour que la réponse soit plus rapide, qu’il faut immédiatement transmettre l’information aux autres Etats membres dès qu’un pays réagit.

Et le scandale des prothèses PIP au gel frelaté ?

C’était un cas de fraude, qu’il a fallu traiter sous un autre angle. La législation sur les dispositifs médicaux était en train d’être réformée : elle est d’ailleurs toujours en cours de discussion au Parlement et j’espère qu’il y aura un accord dès que possible car c’est un secteur très innovant (voir encadré). Mais le problème était trop sérieux pour que nous attendions. Nous avons donc travaillé avec les autorités des Etats membres. Par exemple, quelles mesures prendre pour améliorer notre contrôle collectif sur les organismes notifiés (qui certifient les dispositifs médicaux en Europe, ndlr). Et je pense que nous avons obtenu de très bons résultats. Il y a clairement beaucoup plus de coopération désormais avec les agences nationales.

L’inflation des prix de certains traitements menace-t-elle l’accès des patients en Europe?

Le système de santé a deux objectifs importants : délivrer la meilleure santé que l’on puisse s’offrir. Et réduire les inégalités sociales, car on sait que les questions de santé sont souvent une grande cause de pauvreté et d’exclusion.

Or les états membres (qui gèrent chacun le prix et le remboursement d’un médicament dans leur pays, ndlr) ont de plus en plus de choix difficiles à faire, car leurs ressources sont ce qu’elles sont. Ils ne payent plus vraiment pour des médicaments, des hôpitaux ou des salaires : ils payent pour des résultats. Car il faut voir la santé comme un investissement, pas comme un coût. Quels sont les plus gros défis pour lesquels on est prêt à payer plus que d’autres. Mais cela demande de pouvoir être mesuré. Nous travaillons actuellement avec les Etats et l’Agence Européenne du Médicament sur l’évaluation des technologies médicales. Une méthodologie scientifique pour mesurer leur efficacité, et choisir entre un médicament et un autre traitement. Elle rendra ces choix moins difficiles.

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