Modifier artificiellement la constitution humaine, un souhait légitime?

La quête incessante du progrès technique est intrinsèque à la nature humaine. De tout temps et en tous lieux, les scientifiques ont tenté de repousser les limites du possible à coup d’innovations. Ils ont souvent échoué mais ont inlassablement recommencé.

Les premiers outils, première amélioration artificielle de la main

Ces phénomènes étaient déjà perceptibles à la période protoculturelle de l’évolution de l’homme : c’est à cette époque que les caractéristiques corporelles ont commencé à changer, l’élément décisif étant l’augmentation des capacités cérébrales, ce qui a permis à l’Homme d’apprendre de nouvelles activités, de s’approprier de nouvelles compétences. De nouveaux potentiels ont vu le jour sous forme d’actions ciblées. C’est ainsi que les premiers outils ont été fabriqués. Ils étaient, en quelque sorte, une amélioration artificielle de la main. Pendant cette phase, la créativité a subitement décuplé, ce qui a fait se développer le potentiel humain. L’être humain a inventé des techniques, puis des technologies, et enfin les biotechnologies. Il arrive désormais à maîtriser les mécanismes de son évolution naturelle, car ses facultés innées ou acquises lui permettent de modifier son patrimoine génétique ou celui de ses congénères à l’aide des biotechnologies. Il a ainsi atteint une nouvelle étape de son évolution, à savoir l’évolution autocontrôlée. On peut donc affirmer que la nature humaine a toujours été « technologique », et que l’humanité serait impensable sans la technique. Celle-ci constitue une forme privilégiée de l’Inhumain, mais elle a toujours existé au cœur de l’Humain. Par conséquent, il est parfaitement naturel de vouloir modifier artificiellement la constitution humaine.

Dédale, précurseur du transhumanisme ?

Les outils, techniques et technologies existent depuis plusieurs millénaires, la distinction entre l’état naturel et l’état artificiel n’est donc pas nouvelle non plus. L’être humain rêve depuis longtemps de devenir plus beau, plus performant, plus parfait. Ce désir est souvent devenu réalité. Dans la mythologie grecque, Dédale en fut le précurseur ; d’une certaine manière, il posa les jalons du transhumanisme en fabriquant des ailes d’oiseaux pour lui et pour son fils Icare. Platon avait lui aussi une pensée proche du transhumanisme : il considérait la médecine comme une discipline au service de l’Homme, elle devait notamment répondre au besoin d’améliorer, d’embellir et de perfectionner le corps humain si faible. En outre, Platon était partisan du contrôle des naissances ; dans sa jeunesse, il pensait que les personnes dotées des mêmes aptitudes et signes distinctifs devraient s’unir pour procréer, afin de potentialiser ces aptitudes et signes distinctifs, ce qui déboucherait sur une amélioration de l’individu et, par extension, de l’espèce humaine. Au Moyen Âge tardif circulaient les théories de l’Homunculus, créature créée de toutes pièces par des alchimistes. Cette créature apparaît ensuite dans le Faust II de Goethe. Les premiers automates sont conçus à la Renaissance. Plus tard, Friedrich Nietzsche reprend à son compte la théorie darwinienne de l’évolutionnisme qu’il transforme. Il est convaincu que l’Homme doit surmonter ses faiblesses pour créer un être qui lui est supérieur. D’après Nietzsche, « la vie dit : je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même ». Pour l’anthropologue et sociologue allemand Arnold Gehlen, l’Homme est une créature déficiente, abandonnée par la nature, et qui doit donc agir pour surmonter ses déficiences. Arnold Gehlen estime que, face à cette imperfection biologique, l’Homme devrait chercher un soulagement.

Abandonner les traditionnelles dichotomies

La vie artificielle, qu’elle soit créée ou modifiée, fait débat et suscite de nombreuses questions : tout ce qui est défini comme artificiel est-il moralement condamnable ? L’état naturel est-il LE critère décisif sur le plan moral ? La fécondation in vitro (FIV) est-elle une pratique artificielle ? L’être humain a-t-il uniquement le droit de naître et non d’être fabriqué ? Son avenir peut-il encore se concevoir comme exempt de déterminisme si des êtres humains sont fabriqués ? Cela induit-il un glissement de sens des notions de santé et de maladie ? L’Homme éprouvera-t-il le besoin de tout créer – y compris lui-même – (FIV, clonage), de tout améliorer (diagnostic préimplantatoire, intelligence augmentée, intégration de chromosomes artificiels dans des cellules souches, neuroprothèses, consommation de substances chimiques), et de tout embellir ou perfectionner (opérations esthétiques, implants). En outre, l’être humain a-t-il le droit ou la possibilité de décider de ce qu’est une vie épanouie et réussie ?

Cette question occupait déjà les esprits dans l’Antiquité, à la seule différence qu’à l’époque, les moyens investis pour atteindre cet objectif étaient différents de ceux d’aujourd’hui. Et que révèle le choix des moyens à propos de l’objectif visé ? Rien, à mon humble avis. Il semble donc judicieux d’abandonner les traditionnelles dichotomies homme-machine, nature-culture et humain-animal, et de se dire qu’il n’existe pas de différences fondamentales et quelques points communs, mais au contraire énormément de points communs et seulement quelques différences. Par ailleurs, il serait préférable de parler d’éthique de la médecine d’amélioration et d’innovations technico-médicales, au lieu de partir du postulat selon lequel la nature humaine aurait une valeur intrinsèque. Il faudrait enfin accepter le libre choix de l’individu qui veut changer de nature, même s’il devait se transformer en cyborg. Le bénéfice à tirer des biotechnologies ne devrait s’arrêter que là où leur nocivité sur autrui est prouvée. Il faudrait aussi réfléchir au caractère des préembryons – s’agit-il d’êtres à part entière ? –, et au danger que court consciemment un individu qui fait appel aux biotechnologies, même si ce sont les photos de magazines ou des avatars qui l’ont incité à prendre cette décision, qui l’ont donc poussé vers cette quête de la perfection. Toutes considérations faites, un individu garde son libre arbitre, même s’il est porteur de composants artificiels comme des prothèses, de gel de silicone ou des organes naturels transplantés de manière artificielle.

Nouvelle interrogation dans ce débat : un être peut-il encore être considéré comme un objet moral s’il est créé artificiellement – que ce soit par le biais de la FIV, de la biologie synthétique, de la technique pure et dure, ou par une combinaison de ces différents domaines –  ou s’il est fabriqué avec des constituants purement artificiels, comme les robots notamment, même si les robots – d’après la définition actuelle – ne sont ni autonomes ni vivants ? Pourtant, si l’on considère que le niveau de connaissances double tous les cinq ans en médecine et tous les deux ans en génie génétique, et si ce savoir fondé sur le progrès purement technologique est associé aux découvertes faites dans le domaine des neurosciences, alors, on ne peut écarter la probabilité de voir fabriquer un jour des robots autonomes. Cette perspective fait naître les critiques, voire les craintes d’une grande partie de la population ; elle n’en est pas moins fascinante, surtout si l’on songe que l’objectif du transhumanisme – dépasser le stade de l’espèce humaine – sera bel et bien atteint.

De l’Homo naturalis à l’Homo superior : une constante du développement de l’humanité

En résumé, il est possible de dire que les pensées formulées tout au long de l’histoire de l’humanité et les inventions qui en découlent sont le socle de la société actuelle, et qu’elles accompagnent l’être humain dans son cheminement d’Homo sapiens vers l’Homo naturalis, puis l’Homo faber qu’il est aujourd’hui, et au fil de cette évolution constante, l’Homo superior qu’il deviendra peut-être un jour. L’histoire de l’humanité peut donc se concevoir comme une histoire d’autoreproduction à l’aide de la technique et des technologies. Cela montre que les individus n’ont apparemment jamais été satisfaits de leur enveloppe charnelle et qu’ils ont envie de recourir à ce genre d’innovations pour compenser leurs déficits subjectifs et rendre adéquate leur apparence physique.

L’être humain a souvent l’impression d’être physiquement en décalage avec ses attentes et l’image qu’il a de lui-même. Il souhaite recourir aux actes techniques et au savoir-faire médical pour rester en bonne santé, mais aussi pour suppléer, embellir ou remplacer certaines parties de son corps qui sont absentes ou qu’il juge imparfaites. Il crée ainsi non seulement les conditions de sa survie, mais également les conditions d’une vie qui soit la meilleure possible. Les biotechnologies n’ont pas été inventées à la faveur de forces impersonnelles, surhumaines, objectives ou autonomes. Elles sont certainement le fruit de longs processus au cours desquels l’Homme a formulé et réformé ses centres d’intérêt, ses désirs et ses visions.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

Source: future.arte .tv

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