L’ubérisation de la santé est en marche

Aucun secteur ne semble à l’abri de l’ubérisation. Après le tourisme et l’hôtellerie ubérisés par Airbnb et Booking, d’autres professions – à priori plus à l’abri parce que réglementées – sont touchées par le phénomène, comme par exemple les notaires.  La médecine pourrait-elle connaître une telle évolution  ?

Ce scénario est possible et des éléments tendant à sa réalisation se mettent en place. Il existe depuis plusieurs années des sites proposant des consultations en ligne mais il s’agit en réalité de conseils médicaux et non de consultations. Le fait nouveau est que plusieurs initiatives pourraient déboucher sur la mise en place de véritables consultations 2.0. D’abord, Google – l’incontournable groupe américain qui propose déjà le séquençage low cost du génome – teste depuis plusieurs mois des consultations online avec webcam et tchat direct entre le médecin et le patient, un acte médical d’autant plus pertinent si le patient a fait séquencer son génome par Google…

En France, l’assureur Axa propose, dans le cadre de sa complémentaire santé d’entreprise, un service de consultations online à ses 2,2 millions d’assurés. Au bout du fil ou de la tablette, 29 généralistes urgentistes assurent des consultations ne nécessitant pas d’examen clinique. Mais ils peuvent prescrire des traitements, transmettre l’ordonnance à un pharmacien et envoyer le tout au médecin traitant, lequel n’a d’autre choix que de prendre acte de cette téléconsultation.
Pour l’assureur, la généralisation de la couverture complémentaire au 1er janvier 2016 ouvre des perspectives considérables. Des entreprises, des groupes et des branches ne manqueront pas de souscrire à cette offre et ainsi Axa sera en situation de faire remonter une masse d’informations considérables et c’est tout l’enjeu.
En effet, la clé de la révolution de la médecine 2.0 est le big data – l’information de masse – et l’open data, c’est-à-dire la circulation de cette information. L’information est un pouvoir. Celui qui la détient a le pouvoir.

Or, les médecins sont en train de se faire déposséder de l’information ou plus exactement de passer à côté du big et de l’open data au profit de leurs patients et plus encore des assureurs.
La stratégie des assureurs complémentaires est de développer des plates-formes orientant leurs clients vers les prestataires de soins avec lesquels ils ont contractualisé et de créer des réseaux de santé qui, à ce jour, n’intègrent pas les médecins par la grâce de la loi Le Roux, confortée par la loi de modernisation de la santé.
Mais cette digue ne résistera pas longtemps au tsunami du big data. Avec Google, le séquençage du génome est banalisé et il sera, dans quelques années, généralisé. Les assureurs sont sur les starting-blocks et pas seulement aux Etats-Unis.
Ainsi, le groupe Axa – encore lui – a investi 800 millions d’euros pour ne pas rater le virage du big data dans tous les métiers de l’assurance, y compris celui de la santé. L’objectif est d’être en capacité d’avoir accès à toutes les informations concernant ses clients.

Le cas sera encore plus épineux si l’assureur a connaissance du génome de l’assuré et de ses prédispositions à telle ou telle pathologie. Ce risque n’a rien de théorique. Comme le note Isabelle Falque-Pierrotin, Présidente de la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) dans le même numéro de l’Expansion,« avec ce qui se passe autour du séquençage de l’ADN, il va falloir blinder nos textes sous peine de voir certaines sociétés d’assurance interdire des prêts car elles ont anticipé que le client allait développer telle ou telle maladie dans le futur».

Et le risque est encore plus large. Les assureurs pourraient faire dépendre les couvertures d’une assurance santé au respect de normes comportementales et de règles de vie.
Le groupe Malakoff-Médéric, le poids lourd de l’assurance santé complémentaire semble entrer discrètement dans cette logique. Il propose à ses assurés de lui transférer leurs données de santé recueillies par les objets connectés, ces gadgets – bracelets-montres, casquettes, t-shirts intelligents ou autres capteurs – qui enregistrent le rythme cardiaque, la tension ou indiquent le nombre de pas parcourus. En échange de ces informations, l’assureur donnera des conseils santé et fera, selon sa propre expression, du coaching santé. Sympa, non ? Mais ces assurés-connectés n’ont pas conscience que l’assureur se donne ainsi les moyens de recueillir une masse considérable d’informations sur eux qu’il pourra relier le jour venu à leur génome séquencé et avoir ainsi la capacité de lier les garanties du contrat au respect des conseils santé et du coaching… Le gentil coach pourrait se muer en affreux Big Brother…
Et ce, d’autant plus que la santé connectée est en pleine émergence. L’industrie pharmaceutique développe des alliances avec l’industrie numérique organisant la convergence de la chimie et du sicilium. En 2014, le groupe suisse Novartis s’est allié – à travers sa filiale Alcon dédiée à l’ophtalmologie – avec Google pour développer plusieurs projets dont celui d’une lentille connectée pour mesurer le taux de glucose et faciliter le traitement du diabète.
On est là en plein cœur de la révolution médicale et ce n’est que le début d’un vaste mouvement.

Et les médecins dans ce big bang du big data ? Outre les problèmes éthiques qu’elle soulève, cette révolution marque à l’évidence un transfert de pouvoir des médecins vers les assureurs parce que, détenteurs de l’information, ceux-ci pourront imposer les pratiques et les choix thérapeutiques au médecin qui aura pour seule responsabilité de valider ces décisions et devenir « le poinçonneur des Lilas. Pour Opéra, changer à Big Data.. ».
Les médecins se trompent de combats et surtout de stratégie en restant sur la défensive et en essayant d’empêcher la montée en puissance de l’information de masse parce que rien ne l’arrêtera.

La revalorisation de la médecine passera par un changement profond du métier de médecin lui-même. C’est un nouveau paradigme à inventer, celui dans lequel les médecins seront les gestionnaires de la santé de leurs patients et des stratèges du bigdata en maitrisant les codes de la génétique et les outils de la médecine prédictive et personnalisée. «Si les médecins ne font pas leur révolution culturelle et ne plongent pas dans l’univers du bigdata, ils deviendront les infirmières du XXIe siècle. Sur les 200 000 médecins français, peu sont capables d’interpréter un séquençage intégral. Et les études médicales ne préparent pas les médecins de demain à cette mutation puisqu’elles reposent encore sur un bachotage de données biologiques et étiologiques. On enseigne la médecine biologique du XXe siècle alors que la médecine du XXIe siècle sera et est déjà celle des algorithmes» rappelle le Dr Laurent Alexandre, l’incontournable référence en matière de médecine génétique.
Cette révolution culturelle passe par une capacité à se recentrer sur le cœur de métier, la clinique et la stratégie thérapeutique et à déléguer tout le reste à d’autres professionnels.
« La valeur ajoutée du médecin s’appuie sur ce qui fait sa rareté. Le médecin doit être là pour répondre aux cas insolubles. Dans la mesure où la médecine est de plus en plus encadrée par des normes de bonnes pratiques qui viennent d’Europe, de la nation, de la région, des sociétés savantes, le médecin sait en permanence ce qu’il a à faire. De ce fait, sa responsabilité n’est pas très importante puisqu’il lui suffit de suivre la route. En revanche, 10 à 15 % des malades ont besoin de soins différents parce que socialement, culturellement, philosophiquement, religieusement ou encore socio-professionnellement, ils ne peuvent pas être traités comme les autres. Nous ne pouvons pas toujours faire rentrer les malades dans les protocoles de soins», rappelle le Pr Guy Vallencien dans son dernier livre La médecine sans médecin (paru chez Gallimard).
C’est dans cette capacité à être expert que les médecins seront revalorisés. En refusant d’anticiper cette révolution de la médecine, les représentants des médecins organisent le suicide collectif de la profession.
Les médecins ne sont pas seuls à devoir relever ce défi. L’Ordre des médecins pour ce qui est de l’impact éthique du Big Data, l’Université pour ce qui est de la recherche et de la formation, l’Etat pour tout ce qui est de l’organisation du système, de l’émergence des nouveaux métiers de la santé, des systèmes d’information, de la coordination entre eux et l’Assurance-maladie pour ce qui est précisément de l’information et de son utilisation doivent se mobiliser.
On est loin de cette mobilisation. A l’aube de la révolution du Big Data, il est beaucoup question de parcours de soins et de médecine en réseaux mais le Dossier médical partagé (DMP) est toujours dans les limbes même si la CNAMTS – désormais pilote du projet – s’est engagée à ce qu’il soit opérationnel en 2017. Dans peu de temps, les médecins seront les seuls acteurs de la santé à travailler à l’aveugle, sans information.

La loi de modernisation de la santé joue petits bras et défensif en matière d’ouverture des données de santé. Le texte prévoit la création d’un Institut des données qui décidera si un projet de recherche a un intérêt général justifiant que ses promoteurs aient accès aux données de santé. Il s’agit d’éviter les dérives mais cela revient à vouloir dresser des châteaux de sable pour arrêter un tsunami. Et surtout, derrière cette pusillanimité, quelle stratégie pour faire entrer le système de santé dans l’ère du bigdata et pour favoriser l’émergence de Google français et européens ? On attend la fumée blanche au-dessus de l’avenue de Ségur et de Bercy.

Source: Blog la lettre de Galilée. Lire l’article dans son intégralité ici.

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