Prévention 3.0 : un problème philosophique et éthique

La prévention fait partie des axes majeurs de la politique de santé depuis plus de 30 ans. Mais depuis son introduction dans le discours médical, cette notion a considérablement évolué pour aboutir au stade actuel de prévention 3.0.

prévention

En fait ce mot de prévention est un véritable fourre-tout où se retrouvent des notions diverses :

  • dépistage,
  • campagnes de sensibilisation,
  • éducation thérapeutique,
  • vaccination,
  • diminution du risque,
  • prophylaxie,
  • hygiène …

Tous ces mots recouvrent des notions souvent voisines, parfois contradictoires.

Au nom du « tout préventif », on amalgame des attitudes ou des politiques qui ne procèdent pas des mêmes mécanismes.

Par exemple qu’y a t-il de commun entre le dépistage d’une maladie dont on craint être atteint en raison d’un certain profil que l’on présente, la vaccination qui protège d’une maladie que l’on risque d’attraper, et la surveillance d’une maladie chronique ? Rien, si ce n’est que ces attitudes sont toutes les trois préventives.

Comme on va le voir, le manque de définition stricte de tous les aspects de la prévention entraîne des confusions, voire des incohérences, et à terme, de véritables dangers pour la santé publique. C’est la raison pour laquelle j’introduirai ici la notion de prévention 3.0 qui permet, à mon sens, de remettre en perspective tous ces éléments disparates.

Essai de définition

  • La prévention 1.0 est l’ensemble des attitudes et moyens qui permettent de diminuer l’incidence du risque sur l’individu afin de prévenir les accidents ou les maladies.
  • La prévention 2.0 est l’ensemble des attitudes et moyens qui permettent à l’échelon de la société de modifier les comportements communément admis afin de maintenir la santé publique.
  • La prévention 3.0 est l’ensemble des interactions entre l’homme et les machines intelligentes permettant de bâtir une prévention pour chaque individu, individuellement et dans le contexte social.

Remarque très importante : ces concepts de prévention 1.0, 2.0 et 3.0 ne sont en rien superposables aux concepts déjà bien établis qui définissent différents types de prévention primaire, secondaire, tertiaire, voire quaternaire.

Prévention 1.0

La prévention 1.0, c’est finalement l’ensemble des moyens donnés à l’individu pour éviter la maladie ou l’accident. Quelques exemples  de prévention 1.0 :

  • L’auto-apprentissage de l’existence procède, quel que soit l’âge, de la prévention 1.0. Il est le fruit d’une expérience personnelle de l’individu.
  • La personne qui se connecte sur internet pour rechercher de l’information afin de savoir comment éviter d’attraper l’épidémie de gastroentérite fait de la prévention 1.0.
  • Les campagnes d’information délivrés par les Pouvoirs Publics, les Autorités de tutelle, ou l’INPES par exemple, font de la prévention 1.0.
  • Autres exemples de prévention 1.0 : le dépistage d’une maladie ou d’un dysfonctionnement effectué par un praticien auprès de son patient ; « l’éducation sanitaire du patient atteint de maladie chronique (prévention tertiaire), l’information des patients atteints d’une maladie (prévention secondaire), ou l’information des personnes non encore malades, par exemple informations sur les dangers du tabac » (prévention primaire)

Cette prévention 1.0 délivre :

  • des informations et des messages généraux, « sanitairement corrects » et entrés dans une sorte de code de bonne conduite (5 fruits et légumes par jour, 1/2 d’exercice quotidien, alimentation équilibrée, etc.)
  • des informations personnalisées qui sont fournies dans le contexte familial, amical, professionnel ou de loisir ou lors d’une consultation de routine.

Ces messages sont souvent stressants, normatifs, parfois culpabilisants, d’une efficacité modérée selon le crédit que la personne apporte au canal de l’information, peu adaptés à la personne, généralement peu suivis et finalement très anxiogènes. Les personnes rétives à ce type de message ne se privent d’ailleurs pas pour citer les exemples de telle personne de 95 ans « qui continue à fumer comme un sapeur », ou de Jeanne Calment qui à 127 ans prenait son petit porto quotidien. Ce que ces personnes reprochent finalement à la prévention, c’est que les contre-exemples dénaturent la crédibilité du discours de prévention.

Prévention 2.0

Elle est plus complexe que la prévention 1.0 car elle met en relation l’individu avec la société : l’individu par son comportement individuel et l’exemplarité qu’il va fournir à son entourage, participe du mouvement de prévention ; et de son côté l’ensemble de la société applique des principes. Certains entrent dans le bon sens commun (ne pas traverser lorsque le feu est vert),  d’autres dans des recommandations (se laver les mains pour éviter d’attraper la grippe H5N1), d’autres coercitives et inscrites dans la loi (il faut boucler sa ceinture en voiture sous peine d’amende).

La prévention 2.0 résulte de cette interaction entre chaque individu et le corps social. L’individu peut suivre ou pas les injonctions de la société. De même, les individus par leur comportement individuel et par leur exemplarité, participent de l’évolution de la conscience globale de la société. L’exemple frappant est celui de l’activité physique dont les bienfaits démontrés ont modifié les comportements individuels et sociaux. Pour reprendre nos exemples précédents :

  • L’application par l’individu des règles de bonne conduite édictées par la société sont de la prévention 2.0, puisque le message délivré par la société a été entendu par l’individu, qui témoigne par son comportement de la validité de ce message. Les parents en éduquant leurs infants, grâce aux conseils, aux interdits et aux explications issus de leur expérience personnelle et des connaissances de la société font de la prévention 2.0.
  • La personne ne qui se connecte sur internet pour réagir sur un forum qui parle de conduite à tenir face à un symptôme ou une maladie, fait de la prévention 2.0.
  • Les campagnes de dépistage grâce à des bus itinérants effectuant des prises de sang pour le dépistage du diabète font de la prévention 2.0.
  • Autres exemples de prévention 2.0 : le dépistage d’une maladie ou d’un dysfonctionnement effectué par un praticien auprès de son patient ; l’éducation sanitaire du patient atteint de maladie chronique (prévention tertiaire), l »information des patients atteints d’une maladie (prévention secondaire), ou l’information des personnes non encore malades, par exemple informations sur les dangers du tabac (prévention primaire)

La prévention 2.0 aboutit à une sorte de « culture de la prévention », une sorte de quasi religion, partagée globalement par l’ensemble de la société.

Cette prévention 2.0 a ses bons côtés, puisqu’elle amène l’ensemble de la société à des prises de conscience qui vont aller dans le sens d’une diminution du risque d’apparition de la maladie (prévention primaire), ou de sa réapparition (prévention secondaire) opu de son aggravation (prévention tertiaire).

Mais il faut être vigilant car les dérives sont possibles, notamment vis-à-vis de ceux qui ne s’y plient pas, des rétifs, ou des laissés pour compte. En effet tous ceux qui n’ont pas appliqué ces principes de prévention et qui sont tombés malades peuvent se voir reprocher leur comportement, et à la limite ne plus bénéficier de la protection sociale correspondant à cette maladie.

Cela paraît impossible, mais sur fond de difficultés économiques, il ne faut pas écarter cette dérive. Ce qui nécessite donc l’introduction dans la prévention d’une véritable démarche éthique où doit être prise en compte la liberté individuelle.

Prévention 3.0

Elle est née de l’introduction des outils informatiques qui permettent l’interaction de l’individu avec des outils intelligents, l’interaction des individus entre eux, et surtout l’intégration par ces machines des données obtenues dans des programmes capables d’amener les individus à modifier leurs comportements en fonction de la somme des résultats obtenus et de ses susceptibilités individuelles.

En se connectant sur ces machines auxquelles il fournit des informations pour évaluer son risque, l’individu va recevoir des informations préventives personnalisées.

L’éthique sera encore plus au centre des programmes destinés à amener des changements chez l’individu et dans tout le corps social.

Quelques pistes :

  • Les informations fournies par les individus doivent respecter les principes du web 3.0 en matière de santé (anonymisation, géolocalisation, confidentialité).
  • En pratique, la prévention 3.0 permettra à tout individu ainsi qu’au médecin qui le soigne, de déterminer ses forces et ses faiblesses,  d’en déduire des risques objectifs, et donc les comportements adaptés. La détermination des risques se fonde actuellement sur les antécédents personnels et familiaux, les constantes (âge, taille, poids, comportement alimentaire et addictif), les données des examens biologiques et d’imagerie médicale, de données environnementales, voire de données psycho-comportementales. Grâce à ces données que le patient fournit librement à la machine et en les comparant à toutes les données individuelles recueillies, celle-ci sera en mesure grâce à des programmes intelligents d’objectiver un risque. L’exemple utilisé depuis de nombreuses années est l’équation de Framingham qui détermine à partir de ce type de données le risque cardio-vasculaire potentiel. De nombreux scores de ce type existent et sont en amélioration constante.
  • A cela s’ajoutera sans doute d’ici une dizaine d’années, les données de la médecine prédictive obtenues à partir de l’étude du génome de chaque individu, et qui mettra en lumière les risques potentiels liés à son hérédité et l’influence que peut avoir le comportement sur l’apparition de certaines maladies.

On voit bien que cette perspective pose un problème philosophique et éthique car le fait de dévoiler à une personne son futur potentiel tel que le voit la médecine prédictive, diminue considérablement son degré de liberté, et influe forcément sur la façon dont il va agir au cours de sa propre existence.

Quelles limites faudra-t-il donner à cette prévention 3.0 ? Cette problématique s’inscrit dans la prolongation de la vision d’Isaac Asimov sur les robots et des lois de protection des humains qu’il a esquissées.

Une fois de plus, comme il apparait dans la problématique du web santé 2.0, le passage du 2.0 au 3.0 ne se fera pas sans une réflexion éthique et une protection de l’individu face à l’omniscience des machines intelligentes.

L’article dans son format original est disponible en cliquant ici.

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